Mein Kampf, c’est quoi ?

par lundioumardi

Anselm Kiefer, Eisen-Steig, 1986

                Anselm Kiefer, Eisen-Steig, 1986

Jeudi dernier (22 octobre 2015), Jean-Luc Mélenchon a adressé une lettre à l’éditrice Sophie Hogg de la maison Fayard, intitulée : Non ! Pas « Mein Kampf » quand il y a déjà Le Pen, afin d’exprimer son opposition au projet de réédition courant 2016 de l’ouvrage écrit par Hitler dix années avant son arrivée au pouvoir en 1933. Un postillon du député européen afin de faire parler de lui mais laissant planer le doute sur une chose : l’a t-il vraiment lu ou sait-il lire correctement ?

L’œuvre d’Hitler s’articule autour des deux tomes de Mein Kampf (« Mon Combat »), respectivement publiés le 18 juillet 1925 et le 11 décembre 1926, et L’expansion du IIIème Reich, un livre inédit écrit en 1928 mais publié uniquement en 1961. Il y a une constance fondamentale impressionnante du discours dans ces trois ouvrages. Il reste au sein du schème de pensée impériale que l’antisémitisme lui a fourni, selon lequel l’Allemagne doit affirmer sa propre vocation à établir la nation race contre la figure du juif. Mein Kampf est un récit organisé en deux parties : « Le bilan » qui retrace la formation personnelle de l’auteur et « Le mouvement national-socialiste » qui raconte l’histoire du parti. La réunion de ces deux tomes est une confirmation de l’adoption du programme en 25 points par Hitler, qui conclut le premier volume par un rappel de celui-ci. Le second volume est introduit par une profession de foi à l’endroit de ce programme, que Hitler se targue d’avoir érigé en dogme.

Il y a une première chose à laquelle il faut se préparer quand on aborde cette lecture : l’ennui. Le style est mauvais et la redondance en est l’une des principales figures de style. Mais il est aussi d’une remarquable cohérence, odieuse certes mais selon une argumentation qui a sa propre logique. Mein Kampf est un système de convictions très structuré, reposant sur trois points fondamentaux : l’antisémitisme, la race et la religion défendue par Hitler[1]. Contrairement aux lieux communs pour qui la tentation est grande de réduire Hitler à un psychopathe charismatique ayant galvanisé les foules, comme voudrait le faire Mélenchon, la réédition de ce livre, augmentée de larges commentaires et analyses critiques proposés par des historiens, constitue un document d’étude indispensable à la compréhension de la crise traversée par l’Allemagne de l’époque et de l’histoire du XXe siècle.

« Éditer, c’est diffuser » affirme le fondateur du Front de Gauche pour étayer son « opposition personnelle, politique et philosophique à ce projet ». Rien de moins ! « Le texte principal du plus grand criminel de l’ère moderne » serait selon lui susceptible de former une génération de néo-nazis prête à renouer avec l’industrie de la solution finale. S’il s’agit déjà d’une insulte à la faculté critique d’un lecteur, monsieur Mélenchon persiste et signe, tel le garant d’un pacifisme mondial, quitte à mettre dans le même panier les dizaines millions de morts de la Deuxième Guerre mondiale, la Syrie, Calais et je ne sais quoi encore : « La leçon du bilan nazi et des incitations criminelles de Mein Kampf s’effacent des consciences à l’heure où recommencent des persécutions antisémites et anti-musulmanes. »

Une version PDF étant accessible par n’importe qui sur Internet, il y a une énorme hypocrisie de la part de Jean-Luc Mélenchon à condamner les éditions Fayard de faire l’apologie de thèses obscures, susceptibles de trouver leur terrain d’application dans notre époque contemporaine. Mais s’il est un point positif dans cette inconséquente démagogie, c’est bien celui de réaffirmer l’importance de l’histoire dans la compréhension de nos sociétés, semblant laisser croire que le débat autour de la mémoire est bien loin d’être réglé.

[1] Hitler parle d’une divinisation de l’humanité avec deux espèces en naissance : l’homme (le dieu en devenir) et « l’animal masse ». Dans ces discussions, Hitler fait montre d’un rationalisme radical, il écarte avec soin tout ce qui pourrait assimiler le national-socialisme à la religion. Néanmoins, d’un autre côté, il revient sans cesse à ce qu’est la religiosité véritable, et qui n’a rien à voir avec les mensonges du christianisme. Hitler est pour la science, mais contre l’idée moderne de la science, l’idée de libération par la nature. Selon lui, la religion vraie réside dans la soumission à la nature et c’est bien sur ce point qu’il est contre-moderne.

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