Ce que nous allons chercher dans les livres

par lundioumardi

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C’est un constat élémentaire mais utile à rappeler pour ce qui va suivre qu’il existe une variété de lecteurs et dont les intentions diffèrent : passer le temps, se cultiver, vouloir briller en société, s’évader ou tout simplement le plaisir. Et puis il y a les intentions insoupçonnables quand, parfois, la vie vous flanque d’une lecture à laquelle vous n’auriez jamais pensée et qui s’impose d’elle-même. Celle à laquelle Geneviève Peigné ne pouvait échapper, c’est le rayon des romans policiers dans la collection « Le Masque » appartenant à sa mère Odette, morte désormais après avoir supporté les affres de la maladie d’Alzheimer – « l’Alz » comme le dit sa fille pour en alléger la charge[1].

Vingt-trois polars que Geneviève Peigné découvre après la disparition de sa mère et recouverts d’annotations frénétiques entre les lignes, sans rapport direct avec la trame de l’intrigue mais qui constituent une sorte de journal littéraire de la démence sénile. Le premier mouvement de cette entreprise fut de lire les notes et les passages soulignés par Odette – la mère laissait ainsi à la fille un supplément de sa vie :

« La fille est transportée de joie. Elle va la retrouver – Odette. La comprendre. Elle va vivre avec elle de ce corps nourricier qui est celui de la lecture. C’est le legs. La découverte laissée à votre intention au fond d’un coffre. »

La lectrice devient l’auteur, la plume de son « interlocutrice », celle qui utilise Charles Exbrayat ou Agatha Christie comme support de ses tourments, des douleurs physiques et de la dégénérescence provoqués par la maladie. Odette est inquiète, ne sait pas ou ne sait plus, c’est l’infirmière qui vient de partir et son mari qui ne rentre pas avant deux heures, combien de temps de solitude cela fait-il donc ? Elle pose alors son addition et se dira un peu plus loin qu’elle ira s’acheter deux pantalons et un corsage dans sa boutique favorite. Parfois c’est aussi une discussion qu’elle ouvre avec les héros du livre qu’elle parcourt. Telles sont les pensées jetées par Odette sur les pages de ses ouvrages et que Geneviève Peigné convoque de façon à verbaliser l’écrivain atypique qu’était sa mère.

« Tu ne prends plus le livre que comme un réservoir de phrases. Un dictionnaire de situations aléatoires ? Tu n’en raconterais plus l’histoire. Soudée à l’exigence du livre qui est de se faire entendre, tu cherches ce qui s’adresse à toi. »

Et comme très souvent aux éditions Le Nouvel Attila, la question du support, de l’objet, n’est pas en reste. Odette n’écrivait jamais sur des carnets ou sur des feuilles blanches, c’est adossé aux caractères d’imprimerie de ses romans policiers que jaillissait sa poésie – des pages noircies sur lesquelles une aventure d’Hercule Poirot côtoie une course poursuite entre Odette et sa lucidité. Un règne de l’incohérence poétique auquel l’auteur et l’éditeur sont parvenus à rester fidèles, dans un exercice de mise en page de haute volée, trop souvent négligé dans l’offre contemporaine de la littérature.

[1] Geneviève Peigné, après avoir enseigné les lettres en Pologne, aux Antilles et en Algérie, a publié, sous son nom ou celui de Geneviève Hélène, quatre ouvrages chez Jacqueline Chambon, deux aux Éditions Virgile et chez Agnès Pareyre et Potentille. Plusieurs livres d’artistes en collaboration avec Claude Stassart-Springer, Jean-Marie Queneau, Petra-Bertram Farille et Catherine Liégeois. Elle a aussi fondé, dans la Nièvre, le festival Samedi poésies dimanche aussi.

PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le Nouvel Attila, 2015, 120 p.

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