Le poète a « cané »

par lundioumardi

Cécile Reims et Fred Deux, photographiés par Yves Géant, en novembre 2008, devant la Halle Saint-Pierre, à Paris

Cécile Reims et Fred Deux, photographiés par Yves Géant, 2008, Halle Saint-Pierre (Paris)

L’information n’intéresse ou ne se distribue pas toujours comme il le faudrait. Certaines nouvelles passent à la trappe parce que nous ne pouvons être attentifs à tout ou bien ce sont les choix éditoriaux qui négligent ce qui pourtant nous touche au plus haut point. Le 9 septembre dernier, l’artiste Fred Deux s’en est allé – à l’âge de 91 ans – dans sa maison de La Châtre (Indre), où il vivait depuis trente années auprès de Cécile Reims et avec laquelle ils formaient « le plus extraordinaire couple d’artistes qu’il m’ait été donné de connaître » écrit Georges Monti sur le site internet de sa maison d’édition[1]. Deux articles dénués de saveur dans Le Monde et dans La Croix, sans doute ailleurs mais sans trop de bruit pour ce puits de créativité et de poésie.

Je n’ai jamais aimé l’expression « avoir plusieurs vies ». Cela n’a pas de sens. Fred Deux n’en a eu qu’une, comme chacun de nous selon moi, qui lui a permis d’emprunter des chemins divers et variés, de façon incroyable dans le compliqué XXe siècle mais avec la liberté dans son sac et le talent au bout des doigts – avec lesquels il a beaucoup « gratté » pour reprendre ses mots. Né le 1er juillet 1924 à Boulogne Billancourt, témoin et acteur de la Seconde Guerre mondiale au sein des Forces françaises dans le Doubs, Fred Deux fut démobilisé en 1947 et commença à travailler dans une librairie à Marseille. Il y découvrit la lecture – le marquis de Sade et Georges Bataille en tête – et réalisa ses premiers « dessins » (1948 – 1949). 1951 fut l’année de la rencontre déterminante avec Cécile Reims. L’écriture ensuite, avec la publication de La Gana (1958), grâce à Maurice Nadeau qui ne s’y était pas trompé[2]. En 1985, lui et Cécile Reims s’installèrent dans la maison de La Châtre. Lieu de vie, laboratoire artistique, musée à part entière… c’est loin des turpitudes de notre société, dans cet espace reculé, que les deux inséparables exercèrent leurs talents avec rigueur parce qu’il n’y avait que cela qui comptait au final.

Une intimité particulièrement bien exposée dans le film documentaire de Matthieu Chatellier, qui les avait rencontrés il y a un peu plus de cinq ans, à un moment précis de leur vie ; celui où la vieillesse interroge l’avenir proche et les traces accumulées tout au long des années[3]. Ces images montrent un Fred Deux si vif, si alerte malgré son âge et que l’on peut apercevoir dans le calme de son travail méticuleux auquel il s’appliquait encore. Et Cécile Reims … son magnifique regard noir et ce timbre de voix qui m’évoquaient alors la puissance d’un oracle grec. Mais avec cette inquiétude que je restitue sans doute mal, malgré l’émotion de ces minutes du film, quand elle s’interrogeait sur le but de tout ceci. Nous sommes là dans ce monde nous dit-elle, à mener une vie souvent difficile et pendant ce temps l’univers nous entoure, avec ses constellations d’étoiles et de planètes qui tournent, tournent et ne cessent jamais de tourner. Quel sens donner à cela et à quelle fin ? L’ombre de Fred Deux a quant à elle cessé de tourner, l’œuvre reste, avec tout son potentiel et sa grandeur, presque tout entière à explorer.

[1] Depuis quelques années, les éditions Le temps qu’il fait ont entrepris un remarquable travail de réédition de l’œuvre de Fred Deux. George Monti, l’éditeur, est un ami proche du couple. La note qu’il a laissée sur la page d’accueil du site de la maison d’édition m’a permis d’apprendre cette triste information.

[2] Les ouvrages de Fred Deux ont déjà fait l’objet de deux recensions sur ce blog : « Dans les limbes poétiques de La Gana », 26 janvier 2015 et « Fred Deux, coryphée d’une poésie de la rue », 26 mai 2015.

[3] CHATELLIER Matthieu, Voir ce que l’ombre devient, Moviala Films – Tarmak Films, 2010, 89 min.

Publicités