David Hume, Roland Barthes et la perche à selfie

par lundioumardi

Lundioumardi

À l’occasion de ma traditionnelle balade dominicale, le hasard m’a offert une raison supplémentaire d’interroger certains aspects de notre modernité – un spectacle épatant. Pour planter le décor brièvement : l’allée centrale qui monte jusqu’au panorama de la Basilique du Sacré-Cœur dans le quartier de Montmartre à Paris, en milieu de matinée. Déjà quelques promeneurs en ce beau dimanche d’automne, dont un jeune couple de touristes chargé comme une mule mais brandissant ce nouveau gadget que je n’avais pas encore eu l’occasion d’apprécier de mes propres yeux : une perche à selfie. À mi-chemin entre le manège et la première esplanade, la jeune fille regardait en direction du funiculaire – sur la gauche – tandis que son compagnon fixait droit devant lui vers le monument. Peut-être furent-ils simultanément habités par la même envie de se faire un bécot, reste qu’ils se tournèrent assez brutalement l’un vers l’autre, le garçon collant ainsi un bon coup de perche dans la trogne de sa bergère ! Rien de grave rassurez-vous ; le charmant fut bon prince et s’enquit de la santé de sa belle, avant de reprendre main dans la main l’escalade vers de nouveaux cieux.

Mais je restais légèrement sur ma faim ! Quitte à s’encombrer toute la journée de ce bâton de pèlerin des temps modernes, pourquoi n’ont-ils pas pris le fameux selfie, qui aurait été légendé de la façon suivante : « Là, c’est quand j’ai failli lui crever l’œil devant le Sacré-Cœur » ? Personnellement et bien que tout le monde s’en moque, cette obsession de se prendre en photo partout et tout le temps me paraît totalement grotesque, narcissique et je n’y vois qu’une entrave aux plaisirs contemplatifs de l’espace, une mise en scène de l’intimité qui participe justement à éteindre celle-ci. Une menace que Roland Barthes entrevoyait déjà en son temps mais ignorant sans doute les proportions que cela atteindrait :

« […] l’âge de la photographie correspond précisément à l’irruption du privé dans le public, ou plutôt à la création d’une nouvelle valeur sociale, qui est la publicité du privé : le privé est consommé comme tel, publiquement. »[1]

Dans le numéro de septembre de Philosophie Magazine, la journaliste Laurence Devillairs a interrogé quatre philosophes à travers les siècles, sur un thème proche à ce qui vient d’être écrit, à savoir : « Pourquoi racontons-nous notre vie ? »[2]. Marc Aurèle (IIème siècle ap. J.-C.) voyait là un enseignement à tirer de chaque jour, pouvant servir d’exemple à partager : « Rentré chez moi, avant de me tourner sur le côté pour dormir, je déroule ma tâche, je rends compte de ma journée. »[3]. En bon chrétien, Tertullien (II – III èmes siècles ap. J.-C.) expulsait ses péchés par la confession, vue comme un moyen de se « restituer » à soi-même. Paul Ricoeur (1913 – 2005) disait avancer dans la compréhension de lui-même en rassemblant les évènements de sa vie sous forme de récit, quitte à ajouter une part de fiction. Mais c’est David Hume (1711 – 1776) qui aurait le plus spontanément banni la perche à selfie, comme étant un moyen de se distinguer des autres : « Exister socialement, c’est « épater la galerie », raconter – et se raconter – des histoires » écrit alors Laurence Devillairs qui cite la Dissertation sur les passions (1759) : « De là vient que le mensonge est si commun : on voit tous les jours des hommes, […] par pure vanité, s’attribuer un tas d’évènements extraordinaires qui ne se sont passés que dans leur cerveau. »

Il n’en demeure pas moins que, sans cette perche à selfie que j’égratigne, je n’aurais peut-être pas eu moi-même d’histoire à raconter – à me raconter ? – et pour cette simple raison je l’en remercie en passant. Bonne semaine.

[1] BARTHES Roland, La chambre claire, Paris, éd. Seuil, 1980.

[2] DEVILLAIRS Laurence, « Pourquoi racontons-nous notre vie ? », Philosophie Magazine, septembre 2015 – n° 92, p. 82.

[3] Lettre adressée par Marc Aurèle au grammairien Fronton.

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