Dos Passos – Hemingway : une rupture tout sauf littéraire

par lundioumardi

John Dos Passos (1896 – 1970) – Ernest Hemingway (1899 – 1961), deux écrivains américains du XXe siècle qui ont emprunté, chacun à leur façon, le chemin d’une certaine modernité littéraire mais aussi deux figures marquantes de leur époque, liées par une étroite amitié et malgré deux personnalités aux antipodes. Dos Passos, sorte de longue tige dégarnie, au tempérament discret, méticuleux et attentif. Hemingway, incarnation vigoureuse de la virilité américaine, parlant haut et fort, redouté pour ses colères mais adulé pour son sens de la fête et son pouvoir de séduction. Il était inévitable qu’ils se rencontrent, une connivence était, quant à elle, moins évidente. Il en résulta une amitié intense – du moins au début – qui ne pouvait survivre à des convictions trop antagonistes, surtout lorsque celles-ci furent mises à l’épreuve du réel – la guerre d’Espagne (1936 – 1939) en l’occurrence.

Dans Adieu à l’amitié, Stephen Koch raconte cette histoire[1], lorsque tout commença par un déjeuner chez Lipp à Paris en 1922, quatre ans après leur première entrevue. Dos Passos était déjà devenu « quelqu’un », Hemingway était encore un jeune journaliste mais tous les deux s’étaient « reconnus » :

« Chacun avait tout de suite pressenti le génie de l’autre. Dos en était certain, « Hem allait devenir le plus grand styliste américain ». Ce qui l’impressionnait le plus, dans le style d’Hemingway, c’était l’étonnante pureté de la lumière qu’il projetait sur les choses […]. De son côté, Hemingway considérait Dos Passos comme un homme qui disait la vérité. Lui qui visait l’écriture la plus pointue, la plus nerveuse possible, était fasciné par la générosité de la prose de son ami, par son ampleur. »

Dos avait alors 28 ans, Hem 25 et c’était le début de ce que l’auteur nomme « Le bon temps », fait d’échanges littéraires, de vacances, d’encouragements dans l’écriture et de dîners interminables où l’on mange peu tellement on rit. Une douceur de vivre déjà nuancée par un révélateur qui ne cessera de s’aviver : Dos Passos était un écrivain engagé à gauche tandis qu’Hemingway ne s’intéressait pas à la politique. Le premier suscitait l’admiration des intellectuels ne manquant pas de le comparer à Tolstoï et à Joyce, le second construisait son personnage médiatique pour devenir une vedette, avec ses légendes et ses scandales. Dans des versions différentes, les deux écrivains accédaient ainsi à la reconnaissance et à la gloire.

C’est avec des intentions tout aussi différentes que Dos et Hem embarquèrent dans des navires séparés en direction de l’Espagne pour couvrir la guerre qui venait d’éclater, avec le projet commun de la réalisation d’un film qui deviendrait Terre d’Espagne[2]. Cette expérience fut pour eux le point de rupture de cette amitié : rendu sur place, Dos Passos apprit la disparition de son vieil ami Jose Pepe Robles, professeur et agent de liaison pour le compte des autorités soviétiques, victime d’un complot. L’occasion pour lui de lever le voile sur les financements et la main à peine invisible du régime stalinien sur le Front populaire. Pour Hemingway, la guerre était d’abord le terrain propice au réveil de son inspiration artistique et la scène de théâtre exotique de sa relation adultère avec la journaliste américaine Martha Gellhorn – l’éventualité d’une trahison communiste sur ses membres réfractaires n’était pour lui qu’un empêchement dérisoire à la grande idée d’une guerre qu’il n’envisageait qu’entre « bons et méchants ». C’était enfin et surtout une occasion de se faire mousser, d’exister en tant qu’écrivain « engagé », présent sur tous les fronts quand une photographie pouvait l’immortaliser le fusil à la main et le regard fier.

Cette divergence des intentions initiales révéla deux visions diamétralement opposées de la nature du conflit mais aussi la perfidie d’Hemingway dans son amitié, au seul nom d’une carrière. Un récit que Stephen Koch déroule avec une grande vivacité, selon un style simple et efficace qui rend compte à la fois d’une « histoire littéraire » entre les deux hommes mais aussi des enjeux principaux de l’Espagne et de la géopolitique du moment. Il décrit alors de façon mémorable la cérémonie au cours de laquelle Hemingway annonça la mort de Robles à Dos Passos : sous couvert de vouloir agir en ami, Hemingway n’aura été fidèle qu’à son style, posant grassement ses couilles sur la table afin d’humilier publiquement un Dos Passos qui croyait encore à une simple erreur judiciaire. Triomphant, Hemingway avait écrasé d’une seule phrase son vieil ami et s’était assuré la sympathie de la bureaucratie soviétique. Sa carrière pouvait prospérer ! Dos, lui, ne s’en releva jamais vraiment. Le vaste corpus de textes et les témoignages recueillis par Koch contribuent à la qualité de ses analyses pour décrypter la trajectoire irréversible d’une relation qui perdura malgré tout mais de façon lointaine jusqu’au suicide d’Hemingway[3].

« Lors de ces apparitions de Hem, semblables à celles d’Hitchcock dans ses films, c’est toujours Richard Gordon (héros du roman de En avoir ou pas, écrit par Hemingway en 1937) qui regarde passer avec mépris son rival misérable. C’est Richard Gordon qui traite le has been titubant de rustaud. Autrement dit, dans En avoir ou pas, Hemingway fait de Dos Passos le véhicule de son propre mépris de soi. Hem résolvait ainsi la question. Ce n’était pas lui qui méprisait l’homme qu’il était devenu. C’était Dos. »

[1] KOCH Stephen, Adieu à l’amitié – Hemingway, Dos Passos et la guerre d’Espagne, trad. de l’anglais par Marie-France Girod, Paris, éd. Grasset, 2005. Stephen Koch est ancien directeur des ateliers d’écriture à l’université de Columbia, romancier et historien. Il est également connu pour avoir écrit La Fin de l’innocence : les intellectuels d’Occident et la tentation stalinienne, 30 ans de guerre secrète, également traduit et publié chez Grasset (1995).

[2] Film documentaire réalisé par Joris Ivens avec la contribution d’Hemingway, sorti en 1937. Dos Passos fut très vite écarté du projet en raison de sa méfiance à l’égard des évènements auxquels il était invité à s’intéresser.

[3] Voir notamment les notes de renvoi et les remerciements placés à la fin du volume.

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