Un an de labeur

par lundioumardi

Lundioumardi

Pour clôturer la première année de son existence, Lundioumardi s’est plongé sur l’ensemble des textes qui a été publié sous son toit. Quelle prétention ! Certains sonneraient l’heure du bilan, d’autres de la comptée, je me contenterai d’écrire le plaisir que j’ai eu à diffuser ces 53 articles chaque semaine. Ca n’a pas toujours été le panard, des idées auraient sans doute mérité un meilleur développement ou un argumentaire mieux construit. La littérature contemporaine a trop souvent été négligée au profit d’une ligne de facture classique … mais que voulez-vous, je continue à penser que l’on trouve davantage de « bonne littérature » chez Victor Hugo, James Joyce ou Robert Musil que parmi mes contemporains. Je ne fais évidemment pas une généralité et pense tout particulièrement à un auteur comme Fred Deux pour ne citer que lui. Malgré la promesse en avant-propos de ne pas céder à la tentation du billet d’humeur, je constate qu’elle n’a pas toujours été tenue. Je le justifierai simplement par le fait qu’une humeur ne vient jamais de nulle part et que son expression ne manque pas d’intérêt si on joue le jeu de la décortiquer en évitant l’écueil de sa gratuité.

Et puis il y a eu le « travail » … pas celui d’écrire ces lignes mais celui qui permet de gagner sa croûte – c’est-à-dire le travail en tant qu’idéologie et qui a souvent été critiqué ici de façon plus ou moins directe, sous l’angle de l’utile, de la paresse ou en interrogeant la procrastination. Ce « travail » chef d’orchestre de nos rapports sociaux, auquel on se consacre corps et âme – surtout quand on n’en a pas – d’une remarquable puissance dans sa volonté d’approvisionner les individus en contenance mais rarement en contenu. Un thème qui sera approfondi plus précisément cette année je l’espère, à commencer par aujourd’hui.

Dans son dernier numéro, la revue Neon publie une brève interview de l’anthropologue – présenté comme anarchiste – David Graeber, intitulée « Profession : job à la con » [1]. Alors précisons-le tout de suite, la revue en question a pour devise « soyons sérieux, restons allumés ! » et adopte un ton léger – à peine cynique c’est dommage – pour décliner différents thèmes de société, sans non plus aller trop loin dans l’analyse. Bref, sans prétention ! Dans l’interview qu’il accorde, celui qui est également à l’origine du mouvement Occupy Wall Street et professeur à la London School of Economics (c’est vous dire s’il est anarchiste) dézingue tous ces métiers que l’on vend aujourd’hui et qui ne produisent rien pour la société mais également pour la personne qui en est le tributaire : « ces métiers obscurs, dépourvus d’une quelconque utilité réelle, qui nous occupent artificiellement et nous plombent le moral. » – comprendre relations publiques, ressources humaines, contrôle qualité, télémarketeurs et autres postes administratifs.

Pour lui cela ne fait pas un pli, le capitalisme a mis au rebut l’utilité du travail et des ouvriers pour privilégier l’émergence de ce qui est appelé les « middle managers » – je ne comprends jamais vraiment ces expressions mais traduisons peut-être par le petit matador qui a le pouvoir de grogner contre celui qui n’a pas nettoyé la friteuse.

« Aujourd’hui, on dévalorise le travail utile. Plus votre travail est bénéfique à autrui, moins vous êtes payés ! Les infirmières, les éboueurs, les conducteurs de train, les ouvriers, les profs sont moins rémunérés que le moindre coordinateur ou manager. »

Bon … il faut reconnaître que le rapprochement qu’il effectue ensuite avec le mouvement hippie des années 1960 comme étant le générateur d’une « panique » devant la perspective d’une population heureuse et avec du temps libre, n’est pas très convainquant. De la même façon, les questions du savoir-faire et de la perpétuation de certains métiers qui tombent dans l’oubli ne sont pas évoquées. Mais amorcer cette rentrée sous les auspices du « job à la con » n’est-il par le meilleur argument pour rester couché par irrévérence ou simple épicurisme ? Oblomov quand tu nous tiens …

Pour terminer, je remercie affectueusement tous ceux qui ont pris le temps de relire et corriger mes textes tout au long de cette année. Parfois ils ont été déçus, souvent ils m’ont reproché d’éviter le sujet et il y eût aussi les insultes bienveillantes… Je sais qu’ils se reconnaîtront. Merci également à Héléna Bastais, Matteo Cavanna, Louis Chapellier, Henri Dulac et François Grundbacher pour les contributions qu’ils ont apportées. J’espère qu’elles se répèteront à l’avenir ! Enfin, une pensée spéciale pour Anne Chédeville-Maitre pour son soutien sans faille et son regard toujours singulier sur ce qui se présente à lui : on la fera notre biographie d’Ethel Granger j’en suis convaincu.

À lundi prochain (voire même peut-être mardi …)

[1] GRAEBER David, « Profession : job à la con », Neon, septembre 2015, n° 34, pp. 34-37.

Publicités