George Orwell ou l’écriture politique comme un art à part entière

par lundioumardi

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Au cours des dernières semaines, le nom de l’écrivain britannique George Orwell (1903 – 1950) a plusieurs fois été évoqué ici – notamment pour nuancer la catégorie des « auteurs prophètes » ou pour revenir sur l’histoire communiste[1]. Témoin avisé des séismes européens du premier XXème siècle, Orwell n’a jamais dissocié dans ses écrits histoire et littérature, se présentant lui-même davantage comme un « pamphlétaire », pour qui l’époque ne laissait aucun autre choix que celui d’affirmer des tendances politiques, se posant ainsi la question de savoir quelle aurait été la nature de ses livres en des temps plus paisibles[2].

Fils d’un fonctionnaire de l’administration britannique des Indes, George Orwell n’a pas brillé par ses études au Collège d’Eton, qu’il a abandonnées à l’âge de 19 ans pour s’engager dans la Police impériale en Birmanie. Il occupa ce poste pendant cinq années, c’est-à-dire suffisamment de temps pour forger un dégoût profond du colonialisme et de tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’autorité :

« Cela a contribué à exaspérer mon dégoût naturel de toute autorité et à m’ouvrir les yeux sur la condition faite aux classes laborieuses. Mon expérience birmane m’avait sans doute quelque peu éclairé sur la véritable nature de l’impérialisme. Mais malgré tout cela, je me trouvais encore privé d’orientation politique précise. »[3].

À son retour sur le vieux continent, il alterna entre Paris et Londres pour essayer de vivre de sa plume[4], en l’occurrence dans la misère, ce qui ne doit pas faire oublier un de ses premiers livres trop souvent négligé : Et vive l’Aspidistra ! (1936), dans lequel il s’insurgeait contre le conformisme de l’English Way of Life et la pression publicitaire dans les rues de la capitale. Ses convictions politiques se raffermissaient et c’est dans le but de participer à la lutte antifasciste contre Franco qu’il s’engagea dès le début de la guerre d’Espagne (1936 – 1939) au sein des milices syndicales de gauche – le P.O.U.M. (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste). De cette expérience fondatrice pour comprendre sa pensée, Orwell laissa son précieux Hommage à la Catalogne (1938), dans lequel il témoignait du retournement des communistes contre leurs alliés anarchistes, qu’ils ont ensuite lynchés, et qui préfigurait déjà les visions dramatiques du monde totalitaire de 1984. Le sentiment d’injustice, l’idée qu’il faut prendre parti … autant d’engagements qui ne quittèrent plus ses livres, sans omettre la volonté esthétique, pour mieux affirmer les goûts et les dégoûts enracinés dans cette époque, comme étant l’unique façon valable d’être écrivain :

« Bien évidemment, un romancier n’est pas obligé, quand il écrit, de prendre directement pour thème l’histoire contemporaine ; mais un romancier qui se désintéresse totalement des grands évènements de son temps est généralement ou bien un gribouille ou bien un imbécile pur et simple. »[5]

Ces grands évènements, il les suivit de près à son retour en Angleterre : en tant que speaker à la BBC d’abord mais surtout en tant que directeur de l’hebdomadaire The Tribune (1943) et comme envoyé spécial en France et en Allemagne pour The Observer. Dans la foulée, La ferme des animaux (1945) vint dénoncer la dérive stalinienne devenue totalitaire au nom d’un égalitarisme communiste qui n’en n’avait plus que le nom : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres. ». Et 1984, aboutissement incroyable de l’ « écrivain prophète » – l’expression revêt cette fois tout son sens. « BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende » et la légende est descendue de son Olympe pour enrayer subversion, liberté et intimité.

Pour la blague, on m’a taxé la semaine passée de « réactionnaire, briseur de rêves » pour avoir entrepris une critique du maoïsme et de l’un de ses héritiers, Alain Badiou. George Orwell aimait quant à lui plaisanter sur le fait qu’il était un « anarchiste conservateur », farouchement opposé à l’autorité mais qui avait épousé le socialisme de façon non partisane et selon un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine, dans un idéal de justice et de liberté. Autant de façon de s’interroger sur l’avenir des convictions et des idées quand elles font le choix de ne pas adhérer à un parti pour préserver leur authenticité ou ne pas être dégénérées par un appareil qui ne les représente plus dans sa soumission au fallacieux prétexte du compromis avec le réel.

[1] Voir les deux articles suivants parus dans Lundioumardi : « Alain Badiou ou les habits usés de la maolâtrie sélective » (10 août 2015) et « Un prophète pour qui sonne le glas » (21 juillet 2015).

[2] ORWELL George, « Pourquoi j’écris » (1946), in Dans le ventre de la baleine et autres essais, Paris, éd. Ivrea / L’Encyclopédie des Nuisances, 2005.

[3] Ibid, pp. 14-15.

[4] Comme le rappelle Simon Leys, c’est à ce moment que Eric Arthur Blair prend le nom d’emprunt de George Orwell, pour épargner ses parents qui « n’auraient pas aimé de voir ainsi ébruiter l’information que leur seul fils avait mené l’existence d’un clochard sans emploi. ». LEYS Simon, Le Studio de l’inutilité, Paris, éd. Flammarion, 2012, p. 70.

[5] « Dans le ventre de la baleine » (1940), Op. cit., p. 129.

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