Alain Badiou ou les habits usés de la maolâtrie sélective

par lundioumardi

LundioumardiMao

On ne mesurera jamais assez le besoin et le pouvoir de la croyance chez les individus. Elle est d’une faculté redoutable lorsqu’elle se met au service de l’ « idée » politique, dont l’histoire de l’humanité ne manque pas de recenser les nombreuses dérives, aux conséquences les plus funestes. Parmi ces croyances, le maoïsme a sans doute été l’une des plus dangereuses parce que des plus aveuglantes : sous les auspices de la Grande Révolution culturelle prolétarienne, c’est toute une génération d’ « intellectuels » qui s’est fourvoyée devant le mirage maoïste, sans même avoir pris la peine de se rendre aux portes de la Cité interdite. La mythologie a fonctionné à plein régime, ils ont cru aux promesses délivrées par la propagande chinoise et dans les caves de Saint-Germain-des-Prés on trinquait à la santé du Sieur Mao Zedong qui incarnait l’avènement du communisme authentique.

Plus méfiants, ou tout simplement plus honnêtes intellectuellement, d’autres allèrent constater sur place de quoi il retournait vraiment. Ce fut le cas du sinologue Simon Leys (1935 – 2014), décédé il y a juste un an et dont la lecture reste d’un grand secours. Dans Les Habits neufs du Président Mao (1971)[1], il est l’un des premiers à avoir dénoncé la maolâtrie ambiante, totalement ignorante de la logique infernale d’un système fondé sur la terreur et l’absence complète de raison. Mais comme il est si difficile d’aller contre ses propres croyances, il fallut attendre dix années supplémentaires pour que Simon Leys soit pris au sérieux et que l’usurpation maoïste soit révélée – les chiffres restent un des mystères de l’histoire mais il est établi qu’entre la guerre civile, les purges, la famine et la révolution culturelle, les évènements de l’époque auraient causé la mort d’environ quarante millions de personnes.

Mais la violence et la rage de cet épisode semblent suffisamment anecdotiques pour que certains continuent à faire du maoïsme une paroisse fréquentable. C’est le cas du philosophe – essayiste – romancier Alain Badiou qui revendique sa filiation intellectuelle et partisane aux principes maoïstes. Né en 1937 au Maroc, héritier d’une pensée philosophique qui pioche chez Sartre, Althusser et Lacan, il a profondément été marqué par les évènements de Mai 1968 et la Révolution culturelle chinoise – celle-ci l’ayant directement amené à animer un groupe maoïste, l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF – ML), sans jamais adhérer au PCF ne l’oublions pas. Farouchement opposé au capitalisme, il défend l’idée selon laquelle seul le communisme pourrait aujourd’hui permettre de renverser notre système, la démocratie parlementaire ayant définitivement échoué à pouvoir agir ; une vision qu’il a notamment étayée dans L’Hypothèse communiste (2009)[2].

Le postulat s’avèrerait intéressant à discuter si son auteur n’était pas un mystificateur de la première heure, totalement étranger de surcroît aux contingences du réel. Alors cette hypothèse communiste, quelle est-elle ? Un programme en sept points nous dit son artisan, dont les trois premiers définissent la nature du projet : la dé-privatisation du système productif, le dépérissement de l’État et la réunion/polymorphie du travail. Les quatre suivants déclinent le processus organisationnel : l’absence d’un parti en faveur d’une « ligne de masse » (comme chez Mao) afin de s’immerger dans le mouvement populaire, une représentation immédiate de l’avenir pour ne pas sombrer dans la grande utopie, une logique internationaliste et, enfin, une vision stratégique globale anticapitaliste[3]. Un modèle clés en main donc, hérité à la ligne près du projet marxiste et incapable de rendre compte du capitalisme mondialisé dans lequel nous vivons aujourd’hui et des défis contemporains – l’écologie pour ne citer que celui-ci. Un modèle qui, précisons-le s’il est nécessaire, a lamentablement échoué par le passé, assurant la faillite économique et humaine de ses terrains d’application et dont l’URSS reste le meilleur exemple d’une mise en œuvre trafiquée de la conversion marxiste au réel.

Pour Alain Badiou, le communisme historique, c’est-à-dire tel qu’il s’est incarné dans l’histoire, n’oblige en rien à l’abandon du communisme en tant que projet d’avenir. C’est un peu court à partir du moment où la politique de la terreur a justement été inhérente à l’ensemble des régimes communistes – de la Russie de Staline, à la Chine de Mao en passant par le Cuba de Fidel Castro ou le Cambodge de Pol Pot – interrogeant la nature même de ce projet dans sa base idéologique quand il accède au pouvoir. Et il n’est pas étranger que l’Espagne soit la grande oubliée de ces références lorsqu’en 1936 les troupes communistes n’hésitèrent pas à massacrer les anarchistes, pourtant alliés de la première instance sous la bannière républicaine, participant de ce fait aux désastres franquistes[4]. Un détail qui ne semble pas intéresser notre philosophe quand celui-ci affirme : « Du temps de Staline, il faut bien dire que les organisations politiques ouvrières et populaires se portaient infiniment mieux, et que le capitalisme était moins arrogant. »[5] Au-delà du problème naturel que pose une nostalgie, même partielle, en faveur d’un régime totalitaire, Alain Badiou semble occulter que l’URSS de cette époque constituait une société parfaitement inégalitaire, dans laquelle la bureaucratie disposait de tous les privilèges possibles contre la précarité générale.

Mis devant le tribunal de l’histoire, Alain Badiou pense défendre un communisme débarrassé de ses oripeaux totalitaires alors qu’il ne fait en réalité qu’un tri sélectif des déchets de la veille, voulant jeter les filiations des régimes chinois et stalinien mais recyclant les premiers mouvements (1966-1968) de la Révolution culturelle de Mao, oubliant sans doute que ce qu’il manie entre ses mains n’est rien d’autre qu’un tas d’ordures.

[1] LEYS Simon, Les Habits neufs du président Mao, éd. Champ libre, 1971.

[2] BADIOU Alain, L’hypothèse communiste, éd. Lignes, 2009.

[3] Synthèse définie par Alain Badiou lui-même dans le débat qui l’a opposé à Marcel Gauchet, transcrite aux éditions Philosophie sous le titre : Que faire ? – Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie (2014).

[4] Pour cela, la lecture d’Orwell est toujours éclairante : ORWELL George, Hommage à la Catalogne, 1938. Sur la demande d’Orwell, deux chapitres ont été relégués en appendice dans la traduction française parce qu’il les pensait ennuyeux. Ils sont d’une valeur inestimable pour comprendre les enjeux espagnols de l’époque.

[5] BADIOU Alain, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, éd. Lignes, 2007.

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