Lundioumardi, ou la paresse à peine cachée de votre serviteur

par lundioumardi

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Cette semaine Lundioumardi a fait le choix paresseux de ne pas parler littérature pour la simple et bonne raison qu’il en a bien le droit. Cela aurait pu se solder par un banal : « J’ai les pieds en éventail, bon vent à tous et à la semaine prochaine » mais il se trouve que la culpabilité et moi entretenons des liens étroits depuis de nombreuses années – inévitablement hérités de mon éducation, vous l’aurez compris. C’est en réfléchissant à cette forme d’indolence que je me suis souvenu d’une ode écrite par le poète anglais John Keats (1795 – 1821) – Ode sur l’Indolence (1819) – que je me contenterai de vous restituer, comme une pirouette plus ou moins adroite pour ne pas sentir les affres du désarroi, tel un élève qui aurait oublié de rendre son devoir hebdomadaire pour l’école !

Ode sur l’Indolence[1]

Ils ne travaillent point, ils ne filent point (Matthieu, VI, 28)

 I

Un matin devant moi j’aperçus trois figures,
Le cou penché, les mains jointes, vues de profil.
L’une derrière l’autre, marchant d’un pas serein,
En paisibles sandales, vêtues de blanches robes,
Elles passèrent : ainsi, sur une urne de marbre,
Défilent les figures quand on tourne le vase.
Elles revinrent, comme les ombres déjà vues
Reviennent lorsque l’urne est à nouveau tournée ;
Étranges à mes yeux, comme il peut arriver
Quand un vase surprend un expert en Phidias.

II

Ombres, se peut-il donc que je ne vous connaisse,
Venues vers moi masquées dans ce muet cortège ?
Ourdissant en silence un occulte complot
Afin de dérober et laisser sans labeur
Mes jours oisifs ? Mûre semblait l’heure torpide ;
Un nuage serein d’indolence estivale
Assoupissait mes yeux ; mon poux s’alentissait ;
Souffrance sans aiguillon et gerbe de plaisir
Sans fleurs. Que ne vous êtes-vous évaporées,
Me laissant l’esprit vide, hanté du seul néant !

III

Lors défilant une troisième fois, chacune
Un moment a tourné son visage vers moi
Et puis a disparu ; je brûlais de les suivre,
Et, connaissant les trois, je désirais des ailes ;
La première, aux beaux traits, avait pour nom Amour ;
Et la seconde, à la joue pâle, Ambition,
Qui sans cesse aux aguets, avait l’œil fatigué ;
La dernière, à mon cœur était d’autant plus chère
Que l’opprobre l’accable, elle, vierge insoumise :
Je reconnus en elle mon démon, Poésie.

IV

Je les vis s’évanouir : il me manquait des ailes !
Ô folie ! Qu’est l’Amour ? Et où séjourne-t-il ?
Quant à la pauvre Ambition, elle jaillit
D’un court accès de fièvre au cœur faible d’un homme.
La Poésie ? elle n’offre, du moins pour moi,
Nulle joie aussi douce qu’un midi somnolent
Ou que le soir baigné du miel baigné de l’indolence.
Oh ! disposer d’un temps à l’abri des tourments,
Où je puisse oublier les phases de la lune
Et n’entendre la voix du bon sens affairé !

V

Une fois de plus les voici : hélas ! pourquoi ?
Ma somnolence était brodée de rêves flous ;
Mon âme était une prairie jonchée de fleurs
Où de mouvantes ombres déjouaient les rayons ;
Et l’aube ennuagée n’avait connu l’averse,
Malgré les pleurs de Mai perlant à ses paupières ;
La croisée envahie par la vigne feuillue
S’ouvrait à la chaleur féconde, au chant des grives ;
Ombres, c’était alors le temps de dire adieu !
Sur vos robes n’était tombée de larme mienne.

VI

Adieu donc à vous trois, fantômes ! vous ne ferez
Lever ma tête d’un lit d’herbe frais et fleuri,
Car je ne voudrais point me nourrir de louanges,
Être l’agneau sur qui le public s’attendrit !
Doucement à mes yeux effacez-vous, au songe
De l’urne redevenez figures d’un masque.
Adieu ! d’autres visions m’attendent dans la nuit
Et dans le jour, plus floues, viendront en abondance.
Spectres, disparaissez, et de mon âme oisive
Montez dans les nuées pour n’en plus revenir !

[1] KEATS John, Poèmes, éd. Imprimerie nationale (bilingue), 2000, pp. 383-387.

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