Un prophète pour qui sonne le glas

par lundioumardi

Lundioumardi

Dans son dernier numéro, la Revue des Deux Mondes propose un dossier tout à fait intéressant qui s’intitule : « Les écrivains prophètes – Ceux qui avaient tout prévu »[1]. Un recueil d’articles qui revient sur le rapport des écrivains, de Chateaubriand à Orwell en passant par Baudelaire ou encore Alain Robida, avec l’anticipation et le progrès, la façon avec laquelle leurs écrits ont reflété la conscience « extralucide » de leurs époques respectives. Plus curieusement, le numéro fait sa une avec un portrait de l’écrivain Michel Houellebecq, légendée par l’appel d’offre suivant : « interview confession – Michel Houellebecq – “Dieu ne veut pas de moi” ». Là, on oscille déjà plus entre un numéro de Gala ou un supplément de L’Express pour l’été. Quand on y réfléchit bien, il pourrait y avoir une certaine continuité avec le précédent numéro qui titrait sur « Les musulmans face au Coran – La réforme est-elle possible ? », avec une photo d’Eric Zemmour en couverture et un article de Franz-Olivier Giesbert qui s’interrogeait sur la question de savoir si le polémiste était oui ou non un intellectuel… À ce stade je crois que l’on n’oscille plus et que l’on tourne désespérément les pages à la recherche d’un mots-croisés.

Mais revenons à Michel Houellebecq qui a généreusement accepté de revenir sur son dernier livre et les nombreuses polémiques qu’il a suscitées[2]. Je précise « généreusement » parce que l’éditorial insiste sur l’exclusivité de cette interview quand l’auteur a prévenu que c’était la toute dernière fois qu’il s’exprimait sur le sujet. Amen ! Alors Michel Houellebecq il faut le comprendre – je sais il ne fait pas beaucoup d’efforts d’articulation à cet effet – tous les critiques sont passés à côté de son livre et ne l’ont pas compris. Tous sauf deux, dont Agathe Novak-Lechevalier du journal Libération, dans un article intitulé « Soumission, la littérature comme résistance » et que Michel Houellebecq remercie pour avoir su débusquer le thème du cogito cartésien dans la figure de François, le héros du livre. Il continue ainsi de s’auto-congratuler le temps de quelques questions, égratigne les intellectuels de gauche, évoque ses lectures du moment, pour ensuite poser son rapport à la religion quand on l’interroge sur l’éventualité de se convertir à la chrétienté :

« […] vous savez, je suis trop vieux pour me convertir maintenant. Donc je me débrouille avec une espèce de nostalgie […] Dieu ne veut pas de moi, vous savez (non, on ne savait pas !). Il m’a rejeté. »

Michel Houellebecq en mal de chapelle, il faut avouer que tout le monde s’en moque. Ce qui est davantage caractéristique, c’est la complaisance de toute une frange dite « intellectuelle » à ne pas avoir su ou voulu comprendre la sortie du religieux depuis le XVIème siècle au sein des sociétés occidentales. Précautions d’usage : il ne s’agit absolument pas de nier les religions et leurs pratiquants mais d’avoir en tête que depuis la fin du XIXème siècle et le remplacement par l’Etat, elles ne gouvernent plus nos structures et nos rapports sociaux. Le fait religieux est devenu totalement périphérique à l’organisation de nos sociétés, un bref thème de campagne électorale au sein d’une aile conservatrice en mal d’électeurs tout au plus. Quand Michel Houellebecq pronostique l’avènement d’un gouvernement musulman en France à l’horizon 2022, il semble surtout oublier une chose incontournable : c’est qu’avant d’être musulman ou de gauche ou je ne sais quoi encore, ce gouvernement sera avant tout et offensivement libéral, seule religion qui soit ostensiblement en exercice depuis le début du XXème siècle et qui demeure pleinement séculière. George Orwell, auquel Houellebecq ne manque pas de se comparer – en toute humilité vous imaginez bien – ne s’y était pas trompé : 1984, bien entendu, mais aussi ses essais, regroupés sous le titre Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931 – 1943), traduits en français aux éditions Ivrea / Encyclopédie des Nuisances.

Un diktat du libéralisme que l’Église catholique a elle-même parfaitement intégré. Comme le rappelait récemment le journal Libération[3] : alors qu’en France les églises construites avant 1905 appartiennent à l’État, en Italie elles appartiennent à l’Église, et celle-ci n’a pas tergiversé longtemps avant de vendre plus de 70 édifices, désormais convertis en musée, hôtel de luxe, garage ou encore en boîte de nuit, pour renflouer ses caisses. Et finalement si la prophétie c’était un pape fredonnant la messe avec ces quelques mots : « Money, money, money / Must be funny / in the rich man’s world » …

[1] Revue des Deux Mondes, juillet – août 2015.

[2] HOUELLEBECQ Michel, Soumission, éd. Flammarion, 2015.

[3] CARZON David, « En Italie, la dolce vita des églises défroquées », Libération.

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