Insultez-moi Benoit !

par lundioumardi

lundioumardi

Chassés-croisés sur les autoroutes de France, serviette contre serviette sous fortes chaleurs – le petit Hyppolite ne manquant pas de secouer la sienne un peu trop près – 10 millions d’électeurs grecs, et moi et moi et moi… les noms d’oiseaux fusent de partout. Des noms d’oiseaux malheureusement coléreux et qui sentent davantage la transpiration que l’imagination. J’ignore si Jean-Paul Morel a tenu la caisse d’un péage d’autoroute ou s’il a écumé les plages du Sud de la France mais son anthologie du Meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux ne pourra que donner un peu d’épaisseur à ce que Robert Edouard observait déjà en son temps comme étant une « faillite de l’injure »[1].

Mais méfiance avant tout ! Comme le rappelle l’auteur, si le blasphème a été aboli par et depuis la Déclaration des Droits de l’homme, injure, diffamation et outrage sont punis par la loi. Et oui, comme l’écrivait récemment Riss dans son éditorial du journal Charlie Hebdo[2], nous sommes à l’heure du respect, dans laquelle « « Respecter » est devenu le synonyme de « taisez-vous » ».

Mais ce livre est aussi l’occasion de revenir sur la place occupée par l’insulte en littérature, depuis Rabelais jusqu’aux surréalistes. Jean-Paul Morel a pour cela décidé d’un ordre chronologique pour livrer le meilleur cru de ces affronts littéraires, de les replacer dans leurs contextes, présentant tour à tour injurieux et injuriés. Sur le plan linguistique, donner des noms d’oiseaux à quelqu’un était au départ de l’ordre du sentiment amoureux et devait naturellement glisser sur le verbe « roucouler » – injurier étant le verbe antonyme. Les mots et les expressions suivent des parcours dont la logique est parfois obscure et le « trop d’éloges » est devenu au fil du temps plus assassin qu’une brouette d’injures.

Quoi qu’il en soit, on comprend très vite à la lecture du livre que la formulation d’une insulte ne peut s’adresser au hasard, elle est d’abord le résultat d’une connivence entre deux personnes qui se connaissent suffisamment pour savoir se blesser l’une et l’autre par la langue. Ainsi Charles Baudelaire s’attaquant à Victor Hugo cible sa flèche : « Hugo a toujours le front penché – trop penché pour rien voir, excepté son nombril. » De même Flaubert sur la postérité de Lamartine : « Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire. » André Breton quant à lui avait inscrit la « Lettre d’insulte » dans les genres littéraires. C’est à ce titre qu’il s’était adressé à « l’innommable M. Cocteau », qui ne manqua pas de lui répondre de la façon suivante « C’est une infâme bouche d’égout, sacrilège, pornographique, etc., lâchant sur moi toute sa haine. »

Outre les querelles d’écrivains, Jean-Paul Morel recense également les insultes contre l’antisémitisme d’un Edouard Drumont ou contre la censure. Georges Bernanos lui s’en prenait par exemple à l’Académie : « Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie. » Bref, un florilège truculent qui aura toute sa place dans la boîte à gants de votre voiture pour accompagner les embouteillages houleux ou pour répondre avec charisme et sans talonnettes à ce désormais tristement célèbre « casse-toi, pauv’ con » …

[1] MOREL Jean-Paul, Le meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux, éd. Mille et une nuits [hors commerce], 2015. En 1967, Robert Edouard publiait aux éditions Tchou son Dictionnaire des injures et appelait à la création d’un Institut des Hautes Études injurologiques, en remède à ce qu’il nommait donc la « faillite de l’injure ».

[2] Riss, « Je mens donc je suis », Charlie Hebdo, n° 1196, 24 juin 2015, p. 3.

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