Fred Deux, coryphée d’une poésie de la rue

par lundioumardi

Perruque(C)

Avec Entrée de secours (2007), les éditions « Le Temps qu’il fait » ont entrepris le travail remarquable de faire rejaillir pour le plus grand nombre les ouvrages de Fred Deux, auteur atypique et malheureusement trop peu connu de notre patrimoine littéraire. Georges Monti et son équipe poursuivaient ainsi la réédition de son œuvre avec La Gana en 2011, premier tome d’une série de récits largement inspirés par la vie de l’auteur, dans lequel on rencontrait le personnage d’Alfred, morpion à la fois contemplatif et désabusé de l’univers sordide mais touchant d’une famille, évoluant au fond de la cave d’un immeuble de la banlieue parisienne[1].

Tout était déjà si bien posé : le cadre, les personnages et surtout la langue de Fred Deux – musicale et insolente. On quittait Alfred au matin de son adolescence, avec le seul regret de devoir s’en séparer. Mais depuis un mois, les retrouvailles peuvent être consommées avec la sortie en librairie de la suite chronologique de son histoire intitulée La perruque[2], dans laquelle on retrouve Alfred – devenu Jean – âgé de 15 ans et s’apprêtant à travailler à l’usine – comprendre percer des trous dans du béton. Un sort bien peu enviable dont il ne saurait se satisfaire, l’autorité n’ayant jamais été l’apanage de cet esprit irrévérencieux :

« Il y a tellement de place pour les gens dispos, les gens confiants et les gens obéissants, pourquoi ne trouverais-je pas un boulot où l’envers me serait offert ? Je songe immédiatement à bandit. Ce n’est pas une profession, mais ça doit être plus chouette que de marner à l’usine. Toujours sous les ordres. »

Mais La perruque est aussi l’histoire en filigrane de la France de juin 1940, envahie par les Allemands – les « coupeurs de paluches » – et que Jean va devoir fuir en arpentant les routes, aux côtés de sa mère et de sa grand-mère qui le suivent après la fuite du paternel. Un drame pour les deux femmes mais un souffle nouveau pour le jeune homme qui appréhende cette guerre comme l’occasion inespérée de rompre une bonne fois pour toutes avec la crasse humide de la cave et le no man’s land de son décor habituel :

« Ne voit-elle pas [la mère] que je suis énervé, que je sens la liberté malgré la guerre et qu’à pleines narines j’avale l’air nouveau ? »

« Nous sommes paraît-il en pleine guerre. Même la guerre n’a rien changé me dis-je. J’espérais secrètement des carnages, des incendies, des bouleversements et voilà qu’en pleine guerre on bouffe des beignets, on attrape la chaude-pisse, on en a marre de vivre. Personne ici ne ressent la même détresse que moi. Ils ont tous des ennuis de pèze. Mais le pèze, ça me semble le plus facile à se procurer. C’est d’être joyeux qui paraît difficile. »

D’une maturité à la fois vertigineuse et déroutante, l’adolescent apprend à exercer le métier d’homme dans une fuite vers des rêves souvent déçus mais inséparables de l’expérience poétique. Beaucoup d’alcool nécessairement mais de la piquette ; de sexe mais sur un tas d’ordures et avec le risque d’une chaude-pisse ; quelques plaisirs mais toujours volés. Tel est l’univers que Fred Deux continue de nous dépeindre avec son talent à pouvoir faire ressortir de la nébuleuse chaotique et cruelle, la plus douce des poésies. La question du langage est ici incontournable ; l’auteur jongle avec les « mots de la rue » selon une orchestration qui lui confère un style totalement inédit, déroutant aussi. Pas question chez lui de « regarder », de « travailler » ou de « partir » : on « gaffe », on « gratte » et on « se débine » ! La ponctuation également n’est jamais laissée au hasard :

« La mère a encore dans la tête le « on dirait », que je peux finir moi-même par « on dirait … l’oncle ». Ne peut-on pas laisser tranquille ce pauvre mort ? Il est crevé depuis des années et pourri, mère, il ne nous « emmerde » plus … Il ne « vous » emmerde plus, car moi, il ne m’a jamais emmerdé. D’ailleurs, vous non plus. Alors pourquoi « on dirait » ? Je suis un mélange de vous tous, un amalgame de chairs, de crasse, de cris, de saloperies qui me soulèvent le cœur depuis que le « on dirait » a cané. »

Dans ce deuxième tome d’une série de quatre, le personnage de Fred Deux nous quitte à l’endroit où on l’avait retrouvé : sur le chemin de l’usine. Pour la suite, espérons que les lecteurs seront assez nombreux puisque la réédition de cette œuvre savoureuse compte aussi beaucoup sur leur participation.

« Vivre pour mourir. Ma première vraie pensée ! Dans le compartiment, je pelote un cul. Je l’ai touché machinalement. Nous vivons tous machinalement. Mince de vie. Correspondance. Voie unique. Arrivé à destination, l’écluse et ensuite je me dirige vers l’usine. De loin, ça a l’air si meurtrier, si caserne. On étouffe rien qu’en la voyant. Pourtant, j’y retournerai comme un amant chez sa maîtresse. »

[1] Voir « Dans les limbes poétiques de La Gana », Lundioumardi, 26 janvier 2015. Également dans cet article, des informations plus précises sur la biographie de Fred Deux.

[2] Lors de la première édition des livres de Fred Deux – sous le nom d’emprunt de Jean Douassot – par la voie de Maurice Nadeau, Sens inverse (1963) faisait suite à La Gana (1958) avant La perruque (1969). Les éditions Le Temps qu’il fait ont choisi quant à eux de respecter l’ordre chronologique de l’histoire racontée par l’auteur et de faire suivre La perruque à La Gana. Deux Fred, La perruque, éd. Le Temps qu’il fait, 2015 (18 euros).

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