Albert Cossery contre l’homme pressé

par lundioumardi

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Dans un des derniers entretiens qu’il a accordé au Magazine littéraire en novembre 2005, Albert Cossery déclarait : « J’aimerais qu’après avoir lu un de mes livres, les gens n’aillent pas travailler le lendemain, qu’ils comprennent que l’ambition de vivre est suffisante, que nulle autre ambition ne vaut ! ». Cette ambition fut pour lui un art de vivre mais aussi un acte d’irrévérence pour se libérer de toutes les formes de possession et d’aliénation – lui qui ne s’est jamais levé avant midi pour sortir ensuite au café, lire le journal et contempler les vanités humaines : « Lorsqu’on a découvert l’imposture dans laquelle vit le monde, la seule révolte possible c’est la dérision », disait-il encore.

Né au Caire le 3 novembre 1913 (1913 encore …[1]), Albert Cossery a grandi dans un milieu modeste et peu cultivé, déterminant pour la philosophie de vie du grand écrivain qu’il allait devenir : son père était parvenu à faire vivre la famille grâce aux revenus de ses terres, sans jamais avoir à travailler. Une façon d’envisager l’existence que l’auteur qualifie lui-même d’ « orientale » et dont les récits sont largement inspirés. Cossery a commencé à lire très jeune, des classiques dès le départ : Molière, Beaumarchais, Stendhal. Des lectures auxquelles l’écriture emboîte le pas avec des nouvelles publiées dans des revues du Caire, à l’âge de 17 ans. Très vite repéré par Henry Miller qui veilla à le faire publier aux Etats-Unis, Albert Cossery a néanmoins choisi la France pour exercer son talent qui consiste à ne rien faire – écrire des livres accessoirement. Paris plus que la France si on veut être précis. Saint-Germain-des-Prés plus que Paris pour ne pas manquer de rigueur. La rue de Seine si on est tatillon. En 1945 il s’installe dans le petit hôtel La Louisiane, qu’il quittera seulement le 22 juin 2006 « pour cause de décès », à l’âge de 94 ans[2]. Dans ce quartier bouillonnant des années 1950, il se lie d’amitié avec Albert Camus, Jean Genet, Roger Nimier ou encore Laurence Durrell. Quartier mythique devenant quartier échoué et bafoué au fil des ans, il n’a pourtant jamais abandonné le navire, toujours tiré à quatre épingles et souvent en charmante compagnie.

Dans le cas d’Albert Cossery, il n’est pas nécessaire de tergiverser pendant des heures pour comprendre que l’œuvre est indissociable du bonhomme : huit romans en tout, auxquels s’ajoutent quelques nouvelles, résumons cela à une moyenne d’un livre par décennie. Lui disait plutôt « une ligne par jour » et à condition qu’elle soit parfaite. Le style a été l’une de ses grandes préoccupations et si les mauvaises langues ne voient que de « minces romans », c’est qu’elles négligent qu’aucune phrase chez lui n’est à jeter au rebut. Auteur égyptien qui écrit en français, Cossery a gardé de son pays natal le terrain de prédilection de ses récits (le Caire, Alexandrie, Damiette ou encore le désert) et les mentalités orientales qui animent ses personnages. Un choix qui lui permet de mettre en relief la folie de notre monde occidental et de sa course effrénée vers toujours plus de productivité et d’efficacité.

La lutte contre le travail devient son cheval de bataille : « Ne travaillez jamais ! » semble t-il nous murmurer à l’oreille quand on le lit. Mendiants et orgueilleux (1955) a été considéré comme son plus grand succès mais c’est dans Les fainéants dans la vallée fertile (1948) que la critique sociale de Cossery s’exprime le plus nettement. Hafez est un patriarche qui vit dans une maison relativement insalubre auprès de ses trois fils et de Hoda, la servante. Une seule règle gouverne la maison : être le meilleur dormeur possible et s’encourager les uns les autres dans cette vocation. Malheureusement, deux menaces vont mettre en péril cet équilibre : malade, le vieux Hafez souhaite se remarier sans vraiment mesurer les conséquences d’une nouvelle présence féminine entre les murs. Mais surtout, Serag, le plus jeune des fils, semble atteint d’un syndrome étrange puisqu’il souhaite travailler :

« Serag avait entendu dire que les hommes travaillaient, mais c’était seulement des histoires qu’on racontait. Il n’arrivait pas à y croire complètement. Lui-même n’avait jamais vu un homme travailler, en dehors de ces métiers futiles et dérisoires qui n’avaient dans son esprit aucun attrait valable. C’était pourtant un désir ancré en lui depuis longtemps […] »

Dans cette histoire qui revêt la forme d’un conte philosophique, Cossery fait du travail un absolu chimérique représenté par le chantier d’une usine en construction que Serag visite chaque jour avec l’espoir d’y entrer un jour. Un rêve que l’auteur rend toujours plus illusoire dans le contraste opéré avec le reste de la famille qui ne cesse de toujours mieux « réussir » dans le sommeil, seul objectif social qui soit noble. Totalement subversif, le texte finit par mettre en échec la quête de Serag, happé par la langueur des siens :

« Serag eut un long bâillement ; Hoda le regarda et se mit elle aussi à bâiller. Puis ils se serrèrent l’un contre l’autre et s’endormirent, indifférents au labeur forcené des hommes, sous le lent regard des étoiles paresseuses. »

[1] Voir « Existe t-il des années charnières ? », Lundioumardi, 14 avril 2015.

[2] Depuis plusieurs années déjà, Albert Cossery n’était presque plus capable de parler suite à une opération du larynx.

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