Désœuvrement et lecture

par lundioumardi

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Pour des raisons diverses, la semaine précédente s’est écoulée sous le ciel du désœuvrement, du découragement, d’une mélancolie brumeuse. Des journalistes ont reçu des coups de parapluie pendant que des femmes nues étaient brutalement muselées, la ministre de l’Éducation nationale a, une fois encore, porté un coup sévère à l’enseignement de nos chérubins désormais dispensés des chemins de la culture classique : adieu version latine et dissertation, bonjour l’école centre d’animation. Et puis, il y avait cette fête du travail que je n’ai jamais comprise, célébrant une façon de vivre devenue idéologie selon laquelle travail et accomplissement de soi sont désormais indissociables.

Alors, dans cette interminable semaine, seul Nietzsche me semblait une source possible de réconfort, grâce à son insatiable vigueur et l’intensité de sa pensée. Avec témérité, la lecture de Nietzsche a le don de replacer l’individu au centre d’une volonté esthétique, morale et intellectuelle, contre les confusions collectives et les diktats institutionnels. Livre de formation, Humain, trop humain (1878) est un plaidoyer en faveur des esprits libres, appelés à « raisonner » par eux-mêmes, et qui s’insurge contre les hiérarchies préconçues de nos sociétés contemporaines :

« C’est parce que nous avons, depuis des milliers d’années, regardé le monde avec des prétentions morales, esthétiques, religieuses, avec une inclination, une passion ou une crainte aveugle, et pris tout notre saoul des impertinences de la pensée illogique, que ce monde est devenu peu à peu si merveilleusement bariolé, terrible, profond de sens, plein d’âme ; il a reçu des couleurs – mais c’est nous qui avons été les coloristes : l’intellect humain a fait apparaître cette « apparence » et transporté dans les choses ses conceptions fondamentales erronées. »[1]

La liberté, ce n’est pas la préoccupation de Michel Houellebecq – deuxième lecture de ma morne semaine. Son dernier livre le réitère de façon décevante[2], à peine drôle et tout juste cynique, comparé à Rester vivant (1991)[3]. Il y a 24 ans, Michel Houellebecq appartenait déjà à la tranche des « déclinistes » et savait écrire. La liberté ne l’intéressait pas – à dire vrai il n’y a jamais cru – mais il se souciait davantage de « vérité », c’était sa marotte. Dans ce court texte qui n’est pas sans rappeler les Lettres à un jeune poète de Rilke, le chétif essayiste décline les règles à suivre pour écrire des vers et supporter un monde qui l’écrase : solitude, souffrance, haine de soi, alcool et surtout … aucune culpabilité. Croyez-le ou non, c’est jouissif et d’une « vérité » implacable :

« Toute société a ses points de moindre résistance, ses plaies. Mettez le doigt sur la plaie, et appuyez bien fort. Creusez les sujets dont personne ne veut entendre parler. L’envers du décor. Insistez sur la maladie, l’agonie, la laideur. Parlez de la mort, et de l’oubli. De la jalousie, de l’indifférence, de la frustration, de l’absence d’amour. Soyez abjects, vous serez vrais. ».

Un programme qu’il a suivi de façon plus ou moins réussie et dont les arguments se démontent un à un mais qui ne manque pas d’interroger de la manière suivante : qu’est-ce donc le vrai et a t-on envie de s’y frotter ? « Libre » et « authentique » appellent les deux auteurs … un souvenir aujourd’hui disparu ? Pas tout a fait puisque – troisième lecture – il y a Gérard Genette qui a « épilogué » en 2014 une série de livres que l’on pourrait qualifier d’unique en son genre. Mais comme « reconstruction et lecture » est un sujet en soi, il faudra attendre le prochain Lundioumardi pour faire en sorte d’aller mieux…

[1] NIETZSCHE Friedrich, Humain, trop humain, « Des choses premières et dernières », paragraphe 16.

[2] HOUELLEBECQ Michel, Soumission, Paris, éd. Flammarion, 2015.

[3] HOUELLEBECQ Michel, Rester vivant, Paris, éd. La découverte, 1991.

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