Flaubert, artiste épistolier.

par lundioumardi

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Les correspondances occupent une place à part dans l’œuvre d’un écrivain, elles satellisent autour des romans sans toujours avoir à entrer en relation avec eux. Dans le cas de Flaubert (1821 – 1880), les lettres sont au contraire indissociables de l’écriture de ses livres sauf quand elles les dépassent. Réunies, elles deviennent la pierre angulaire de son œuvre – son « œuvre capitale » pour reprendre l’expression de Jose Luis Borges à ce sujet. Auteur incontournable du XIXème siècle, Flaubert ne s’est pas contenté d’écrire des livres, il a créé de la littérature et a marqué celle-ci de son empreinte, de façon indélébile, en poussant la recherche du style à un point rarement atteint :

« Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! »[1]

Ses lettres deviennent ainsi son outil de travail, elles l’accompagnent dans l’écriture en train de se faire. Il y a des séjours à Paris, des mondanités de circonstance et peu de vacances parce que l’essentiel de son temps, Flaubert le consacre au travail, reclus dans sa Normandie natale. Cinq années furent nécessaires pour terminer le « chantier Bovary » (1851 – 1856) et de longues lettres viennent éclairer la recherche de Flaubert pour arriver à quelque chose de différent. Livré corps et âme à ce but, il vomit lui-même l’arsenic qu’il n’a pas pris pour accompagner son héroïne. Même intensité de labeur pour Salammbô (1862), roman historique conçu pour échapper à la lassitude de son temps :

« Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! il faut écrire pour soi, avant tout. C’est la seule chance de faire beau. »[2]

Chaque livre devient un nouveau défi, L’éducation sentimentale une « montagne à gravir », Le dictionnaire des idées reçues un coup de pied dans les valeurs de son époque, etc. Et Flaubert ne manque pas d’utiliser ses lettres pour mettre au clair sa pensée ou solliciter l’avis de ses contemporains. C’est le deuxième intérêt de cette vaste correspondance : les interlocuteurs. Il y a bien entendu certains membres de la famille, des amis mais, surtout, un grand nombre des acteurs de la vie littéraire du Second Empire et de la Troisième République – soit trois générations qui coexistent dans des rapports de confrères et/ou d’amitié. Les « maîtres » d’abord (Michelet, Hugo, Sand, Sainte-Beuve), dont Flaubert se présente comme étant le disciple mais qu’il ne manque pas d’égratigner parfois, tendre « faux-cul » qu’il sait être. Ses contemporains ensuite (Tourguéniev, Baudelaire, Renan, Taine, Edmond de Goncourt), dont il partage les idées et avec lesquels s’échangent les manuscrits. Enfin, les figures littéraires à venir et selon des degrés de rapprochement différents : une certaine réticence à l’égard de Huysmans par exemple, mais une véritable filiation avec Maupassant avec qui la correspondance est, comme le souligne Bernard Masson dans son avant-propos, « à traiter à part : le rapport est de père à fils, de maître à disciple. »

Comme un aboutissement à la phrase parfaite toujours recherchée, Flaubert a donc fait de sa correspondance une œuvre d’art, un pont merveilleux entre la phrase et le désir de son auteur, toujours exigeant avec lui-même, affectueux et généreux pour son lecteur, maniant l’ironie comme personne, même plongé dans le plus grand désarroi que procure la mélancolie d’un pareil talent :

« Je suis un grand docteur en mélancolie. Vous pouvez me croire. Encore maintenant j’ai mes jours d’affaissement et même de désespérance. Mais je me secoue comme un homme mouillé et je m’approche de mon art qui me réchauffe. Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille. »[3]

[1] L’ensemble des citations provient de l’édition Folio (1998), choisie et présentée par Bernard Masson. Ici, lettre n° 30 à Louise Colet, 16 janvier 1852.

[2] Lettre n° 90 à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 11 juillet 1858.

[3] Ibid.

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