Existe t-il des années charnières ?

par lundioumardi

Lundioumardi

Il est fini le temps des historiens qui écrivaient ces livres de plus de mille pages dans lesquels étaient retracées les grandes périodes fondatrices de l’histoire d’un pays ou d’un continent, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Georges Duby et Marc Ferro ont été les derniers à le faire en France. En grande partie depuis l’école des Annales, l’Histoire – la façon de l’écrire – est séquentielle ou thématique avec les réussites que l’on connaît : les champs d’étude ont été élargis, les autres disciplines sollicitées et les archives interrogées selon de nouveaux questionnements. Mais en s’emparant de leurs sujets selon ces méthodes nouvelles, les historiens ont perdu une chose essentielle à mon sens : une vue d’ensemble.

Dans son livre intitulé 1913 – Chronique d’un monde disparu, le critique littéraire allemand Florian Illies n’échappe pas à cette évolution[1]. Mais les postulats sont radicalement différents : d’abord l’auteur n’est pas historien et ne présente pas son travail comme tel ; ensuite, en se concentrant sur l’année 1913 d’une Mitteleuropa aveugle à la catastrophe qui l’attend, il réussit à prendre la température intellectuelle et artistique d’une génération qui a soupé du « moderne » et qui est à la recherche d’une autre forme d’expression – dans les arts plastiques, en littérature, dans la mode, la musique ou encore l’architecture. Organisé en douze chapitres qui recensent les douze mois de l’année, le livre compile ainsi les anecdotes et les chroniques des acteurs et des évènements de l’époque pour aboutir à un subtil panorama du Zeitgeist (« air du temps ») de cette année exceptionnelle.

« […], il importe maintenant, en cette année, d’en finir avec la « modernité » c’est qu’une telle notion, si peu ferme, interprétée toujours si différemment par les contemporains et par les plus jeunes, et introduite à nouveau, à chaque fois, par chaque génération, se montre bien incapable, à dire vrai, de décrire comme il le faudrait la prodigieuse simultanéité non simultanée dont est faite, avant tout, cette année 1913. »

Exceptionnelle d’accord, encore faut-il préciser en quoi ! Le name dropping auquel se livre Florian Illies donne le vertige d’emblée, y compris aux étrangers du paysage culturel et historique germanophone. Pour ne citer que ces quelques exemples : Hitler, Tito et Staline se promènent dans les rues de Vienne sans se connaître et savoir qu’ils deviendront les pires tyrans du XXème siècle. Thomas Mann vient de terminer Mort à Venise et se prépare à l’écriture de La Montagne magique, pendant que son épouse Katia écume les sanatoriums de Suisse pour soigner des troubles pulmonaires dont l’origine relève davantage de l’homosexualité refoulée de son mari. Franz Kafka ne parvient plus à écrire mais adresse à Felice « la pire demande en mariage au monde » – plus de vingt pages – comme un aveu de son impuissance. Picasso soigne sa plus grande crise existentielle, causée par la mort de son père et surtout celle de son chien, en faisant du cheval avec Matisse à Céret. Oskar Kokoschka est en parfaite fusion amoureuse avec la veuve de Gustav Mahler, Alma, qui lui promet de l’épouser uniquement s’il parvient à réaliser la pièce maîtresse de son œuvre ; il s’y livre avec passion. Duchamp décide d’arrêter la peinture et consacre son temps à jouer aux échecs. Et puis, « toujours aucune trace de la Joconde » qui a disparu du musée du Louvre …

C’est également l’année de la première du Sacre du printemps, composé par Igor Stravinski, à Paris. À la fois chaotique et spectaculaire, la représentation crée un précédent d’une puissance inouïe qui marquera une rupture dans le monde de la danse. Autre rupture – ou parricide – à l’occasion du Congrès de la Société Psychanalytique entre Carl Jung et Sigmund Freud. Le premier écrit ainsi au second : « Vous restez toujours bien tout en haut comme le père. Dans leur grande soumission, aucun d’eux (les disciples de Freud) n’arrive à tirer la barbe du prophète. » Le prophète ne manquant pas de répondre : « Je vous propose donc que nous rompions tout à fait nos relations privées. Je n’y perdrai pas grand-chose car je ne suis relié à vous depuis fort longtemps que par un très mince fil, celui de la survivance des déceptions passées. » Et la liste de ces évènements et « personnages » animés s’allonge loin encore. Ils étaient tous géniaux, totalement « neurasthéniques » comme il en est fait mention à plusieurs reprises et ont imposé leurs noms à la postérité.

Mais si le talent littéraire de Florian Illies se déploie dans cette intrigue bien menée dont le véritable héros est la force créatrice de ces hommes et ces femmes, une petite réserve vient titiller le lecteur rigoureux : les sources. La bibliographie est monumentale, davantage encore dans l’édition allemande. Mais aucune note ne vient préciser ces anecdotes qui, elles-mêmes, pourraient être les notes de bas de page d’un travail universitaire si elles étaient vérifiées. On ressent parfois un peu trop la volonté de l’auteur de donner vie à ces talents d’hier en romançant les poses et les postures de chacun. Mais sans doute au bénéfice d’une lecture qui gagne en fluidité, permettant de galoper sur cette année 1913, avec passion et enthousiasme, dans l’ombre de l’épée Damoclès d’une guerre à venir dont les signes ne cessent de s’amplifier.

[1] ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

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