D’une rive à l’autre

par lundioumardi

Lundioumardi

Pour terminer cette série consacrée à la mort (Henri Roorda et Edouard Levé) en ce week-end pascal – ironie du calendrier –, c’est une note d’Héléna Bastais – historienne de l’art et commissaire d’expositions – qui est proposée cette semaine, avec un livre de l’écrivain autrichien Josef Winkler[1].

Requiem pour un père fait partie des livres auxquels nous ne sommes pas accoutumés et qui continuent de nous habiter une fois refermés[2]. Entre récit autobiographique et essai sur une désacralisation de la mort, il nous fait parcourir les deux rives de la vie et de la mort, du poids de l’enfance et d’une libération du présent, de la même façon que le corps des morts en Inde passent d’une rive à une autre pour y être incinérés.

Né en 1953 dans un village de Carinthie en Autriche, Josef Winkler a basé son œuvre sur une description sans concession de cette province très conservatrice et marquée par un catholicisme ancré dans tous les gestes du quotidien, sur un règlement de compte avec son entourage familial et villageois mais aussi avec sa patrie. Dans un élan vital d’échapper à son environnement pesant, il découvre la littérature vers ses dix ans et comprend que c’est à travers l’écriture qu’il pourra expier sa colère. D’abord Camus, les existentialistes français, Kafka, puis Jean Genet et Julien Green. Josef Winkler partage avec ses deux compatriotes Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek un certain mal-être, une inadéquation sociale, qui donnent à son œuvre une acuité troublante aux hypocrisies qui entourent l’être humain dès ses premiers jours. Mais c’est aussi une image tragique de son enfance, celle de deux adolescents homosexuels suicidés qui s’aimaient, qui va le guider vers le besoin de dire. Requiem pour un père doit sa genèse au retour du « fils prodige » dans la ferme familiale et au besoin de s’en éloigner comme il le raconte dans les premières pages :

« Cependant, je n’avais pas perdu tout espoir d’arriver à me détacher quelque temps de mes sujets catholiques et villageois, de pouvoir trouver sur un autre continent, dans un monde autre, qui me fût complètement étranger, un matériau nouveau, peut-être même suffisant pour écrire un roman entier, car j’étais alors en panne de sujet (…) ».

Il se décide alors pour un voyage en Inde et plus particulièrement pour Varanasi, appelée aussi Mahashwashana (« les grands lieux d’incinération ») qu’il pense être l’endroit d’Inde où il serait le mieux à sa place, familier qu’il est avec les morts plus qu’avec les vivants, et avec les rites et rituels catholiques villageois.

Mais c’est à Tokyo, dans le quartier de Roppongi, où il séjourne avec sa famille qu’il apprend la mort de ce père taciturne et froid qui lui avait lancé un jour : « Quand je partirai, je ne veux pas que tu viennes à mon enterrement ! », phrase qui vient rythmer son récit de chapitre en chapitre. C’est ce que s’empresse de faire le fils, content de ne pas devoir assister au bal des hypocrites, de ne pas avoir à entendre le glas de la petite église du village qui l’a toujours terrifié enfant. A partir de la mort du père dont il décrit l’enterrement avec la précision de celui qui y aurait assisté, il remonte le fil généalogique de toutes les morts qui l’ont précédé : celle de son grand-père, la première à laquelle il a assisté, puis d’autres qui se suivent, la grand-mère, le père et la mère, et c’est pour lui l’occasion d’en dresser un court portrait intransigeant mais apaisé. La mort du père semble l’avoir libéré des comptes à rendre.

Avec ce récit achronologique rythmé par les allers retours entre sa Carinthie natale et ses souvenirs de voyages au Japon ou en Inde, égrené de citations littéraires d’auteurs autrichiens ou dialogues de films (Lost in translation notamment), Josef Winkler dépasse la mort du père pour parler autour de la mort d’un père. Avec cette magnifique écriture aux phrases qui s’étirent comme une mélodie, entêtante dans ses répétitions, il nous guide de la cassure brutale de la mort vers la permanence rassurante du souvenir. Et au-delà de l’hétérogénéité apparente du récit, tout commence – avec l’explication non dénuée d’humour de la disparition des vautours – et tout finit en Inde -avec un dernier souvenir du père.

Cette mise à distance du personnel, il parvient à l‘atteindre à Varanasi, sur la rive sacrée du Gange où disparaissent les canots qui transportent les morts vers Manikarnika Ghât, le grand lieu d’incinération. Tel un clinicien et armé d’un bloc-notes, il passe des heures à observer les rites funéraires qu’il décrit dans le détail avec réalisme, les proches qui accompagnent le disparu sans larmes ni pathos, l’effet du feu sur les organes et tout ce petit monde, adultes et enfants, qui vit de la mort pour quelques roupies (y compris les chiens qui volent un os de-ci de-là). Cette mort finalement apaisée car délivrée de l’angoisse et de la peur par sa confrontation directe et naturelle avec la destruction physique du corps. Il explique d’ailleurs que « Sans les blocs-notes et le stylo à plume, je n’aurais pas pu regarder les nombreuses incinérations (…), je n’aurais pas trouvé le repos face à ce flot d’images de la mort. »

Cette mort apaisée qu’il découvre à Varanasi est peut-être celle qu’il souhaite ici enfin donner à son père dans son œuvre, comme pour signifier la fin de cette relation conflictuelle qui l’avait jusque là marquée. Et comme il l’écrit plusieurs fois : « Oui, père, salut, je te souhaite un bon voyage. »

[1] En 2008, Josef Winkler a reçu le prix Georg-Büchner pour l’ensemble de son œuvre par l’Académie allemande de langue et de poésie, en considérant qu’il avait «réagi aux désastres de son enfance catholique et villageoise par des livres dont l’urgence obsessionnelle est extraordinaire».

[2] WINKLER JOSEF, Requiem pour un père, éd. Verdier. 2013 (original paru en allemand en 2007)

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