En réponse à …

par lundioumardi

Christian Boltanski - Menschlich - 1994

Christian Boltanski – Menschlich – 1994

Cette semaine, je laisse partiellement la place à un lecteur du blog qui a souhaité garder l’anonymat et revenir sur le texte de la semaine précédente (Quand ceux qui vont, s’en vont aller) tout en lui répondant. L’occasion d’évoquer cet auteur atypique qu’était Edouard Levé.

« Cher Lundioumardi,

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu votre « petit texte sur ce petit livre » écrit par Henri Roorda, malheureusement trop méconnu malgré l’énergie de sa pensée. Je constate également à travers vos différents textes que vous semblez prendre un certain plaisir à faire l’éloge de tout ce qui est « mal vu » : la paresse, la procrastination ou encore le suicide. Passerez-vous ainsi en revue tous les péchés capitaux dans le but de les réhabiliter ? L’avenir nous le dira !

Malheureusement vous souffrez d’une fâcheuse tendance à bâcler vos fins et à laisser votre lecteur sur sa faim. À trop vouloir l’entraîner dans la grille de lecture qui est la vôtre – certes, souvent originale – vous négligez les vocations périphériques et alternatives des thèmes abordés. Votre apologie du suicide, vu comme étant le dernier espace d’une liberté individuelle déchue, n’échappe pas à cet écueil. Un autre livre sur ce sujet (encore tabou ?) devrait attirer votre attention : Suicide, écrit par Edouard Levé en 2007.

Conçu comme une lettre, ce récit est celui d’un « je » s’adressant à un « tu », suicidé il y a 15 ans à l’âge de 25 ans. L’auteur met bout à bout des fragments de souvenirs et d’anecdotes pour reconstituer la figure d’un ami disparu afin de comprendre les raisons du geste violent qui a été le sien. Ce n’est pas une longue succession d’hypothèses sur l’acte en lui-même mais davantage une interrogation sur la nature d’un être ayant décidé de sa fin. Il parvient ainsi à réécrire, à rebours, la vie de cet individu, avec ses forces et ses fragilités, non sans rappeler le style de ces nombreuses et inégales « Mémoires d’outre-tombe ».

C’est là où, me semble t-il, votre analyse est lacunaire. Le suicide, en lui-même, ne saurait être une critique sociale lapidaire. Ce serait nier tout ce qui précède le geste, le « romantiser » et en faire une œuvre en faveur de la collectivité sans motivation individuelle. C’est dans ce sens que le travail d’Edouard Levé remet en question votre point de vue qui ne tient pas compte de l’identité dans l’altérité : peut-être aurait-il fallu que vous, en tant que lecteur mais aussi être pensant, vous positionniez sur le sujet ? Quoi qu’il en soit j’espère que ces quelques lignes ne seront pas mal reçues et perçues lorsque mon intention était seulement de prolonger vos réflexions.

Bien cordialement,

T – G. »

Cher T – G,

je vous remercie pour l’attention portée à ce que je tente de mettre en perspective et pour les carences que vous soulignez. Je ne peux que le reconnaître, j’ai toujours préféré introduire sans trop savoir comment conclure. Mais ne serait-ce pas l’apanage de tous les adeptes de la procrastination ?

S’agissant d’Edouard Levé et de son livre, je partage entièrement votre lecture. Un peu moins vos comparaisons. Rappelons-le, Edouard Levé (1965 – 2007) était un artiste conceptuel qui s’est fait connaître grâce à ses peintures et ses photographies dont le thème principal était le dédoublement de l’individu et de la souffrance qui en découle[1]. Il a ensuite abandonné ce support pour se consacrer à l’écriture, vue comme un moyen plus approprié pour interroger ce que vous nommez – à juste titre – « l’identité dans l’altérité ». Très difficiles à catégoriser, ses romans entrent dans la lignée de ce que l’on nomme les « autofictions » mais laissent aussi une place prépondérante aux nombreuses hypothèses irrésolues de ses personnages.

Ce que malheureusement vous ne mentionnez pas dans votre lettre, c’est le suicide d’Edouard Levé lui-même, dix jours après avoir déposé le manuscrit dont nous parlons, chez son éditeur Paul Otchakosky-Laurens[2]. Etait-ce le livre qui annonçait l’acte à venir ou le geste qui souhaitait donner une autre valeur au récit ? Impossible à dire à ma connaissance et je me garderai bien d’une psychologie de bas étage. Ce que l’on peut en dire, c’est que la lecture de Suicide est indissociable du « geste » de son auteur. Et c’est là où, selon moi, vous commettez une erreur en dissociant Henri Roorda et Edouard Levé : bien que leur rapport au suicide soit éloigné, tous les deux l’ont profondément ancré dans le vivant, l’observation du temps qui passe dans la construction d’une identité et les paradoxes du transitoire.

Vous avez raison, Henri Roorda écrit Mon suicide pour expliquer en quoi l’avenir qui s’offre à lui n’est pas tenable, tandis qu’Edouard Levé écrit Suicide pour reconstruire la vie de son personnage défunt, c’est-à-dire dans une recherche du souvenir explicatif. Mais l’un est autobiographique et relève presque de l’essai quand l’autre est avant tout un roman – d’une espèce particulière mais un roman quand même. C’est à mon sens le seul trait qui les distingue. Pour le reste, je ne vois finalement que deux écrivains devant la mort, comme n’importe quel être humain, et qui interrogent le suicide comme une hypothèse, avec la distance qui était la leur : déroutante ou gênante mais certainement pas reprochable.

Pour conclure, puisqu’il faut bien apprendre à le faire, la question n’est pas tant de savoir si le sujet du suicide est abordé dans son intégralité – qui pourrait prétendre à ça ? – La question est de savoir en quoi celui-ci est encore dérangeant à discuter ou à analyser : la mort, dans son ensemble, a fasciné de nombreux artistes qui ont cherché à la représenter mais c’est aussi un sujet dont on peut discuter froidement. Le suicide beaucoup moins ! Traiter, représenter ou romancer – « romantiser » dites-vous – le suicide est à la frontière de l’acceptable pour beaucoup. Le faire malgré tout, demeure un sujet de vive inquiétude pour l’entourage ! Jeu du hasard ou pas, c’est pourtant bel et bien une ode à la vie qui unit les deux auteurs dont nous parlons.

Bien à vous,

Lundioumardi.

[1] Voir notamment les deux séries de photos, respectivement intitulées « Pornographie » (2002) et « Rugby » (2003).

[2] Les éditions P.O.L, qui éditèrent Suicide en 2008, soit l’année suivant la mort de son auteur.

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