Quand ceux qui vont, s’en vont aller …

par lundioumardi

Lundioumardi

Par quoi peut-on commencer pour évoquer cet opuscule si déroutant qu’est Mon suicide, écrit par Henri Roorda juste avant de se donner la mort, le 7 novembre 1925 ? Le ton est sans doute déjà donné … Mais vous auriez tort de déjà renoncer. Henri Roorda van Eysinga, né le 30 novembre 1870 à Bruxelles, est le fils d’un fonctionnaire révoqué pour ses positions anticolonialistes. La famille s’installe dès 1872 en Suisse et fréquente des personnalités incontournables de la pensée anarchiste, telles que le géographe Élisée Reclus (1830 – 1905) ou Pierre Kropotkine (1842 – 1921). Un environnement et des rencontres qui marquèrent durablement Henri Roorda dans sa carrière de professeur de mathématiques, fervent défenseur de la pédagogie libertaire :

« La perspective de reprendre mes leçons me déprimerait moins si ceux qui me paient me disaient : « Vous donnerez à ces enfants ce qu’il y a de meilleur dans votre pensée.«  Je ne ressemble pas à ces fonctionnaires qui sont fiers d’être un « rouage » de la machine sociale. J’ai besoin d’être ému par les vérités que j’enseigne. »[1]

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il publia de nombreux essais parmi lesquels Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le Débourrage de crâne est-il possible (1924) et Le Rire et les rieurs (1925), mais aussi des pièces de théâtre et contribua, enfin, à de nombreux journaux français et suisses sous le pseudonyme de Balthasar. Bref, Henri Roorda a beaucoup travaillé, tout en s’adonnant aux plaisirs de la volupté et de l’épicurisme. Mais comme tous ceux qui regardent la vie en face et avec amour, la mélancolie n’est jamais totalement absente : « pessimisme joyeux » est l’expression qu’il emploie pour désigner ce sentiment, avec la volonté d’en fournir une explication. Il était malheureusement déjà trop tard et le pessimisme avait pris le dessus sur la joie :

« Notre cœur n’est pas le thermos parfait, qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse. »

Écrit dans les années 1920, le dernier texte de Roorda pourrait rappeler, d’une certaine façon, le pessimisme de Zweig – lui aussi suicidé – dans Le Monde d’hier : alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres jouit de la paix retrouvée, dans l’ignorance de la catastrophe à venir, un resserrement était déjà à l’œuvre (culte de la passeportisation, intransigeance des valeurs morales, prédominance du « bon citoyen » et de ce qu’il doit être, etc.) Adepte – sans en avoir les moyens – de ce qu’il nommait lui-même « la vie facile », Henri Roorda n’avait plus de désir pour l’existence qu’il menait et n’entendait pas commencer à « gagner sa vie » selon les règles que la société imposait déjà :

« Il y aura toujours des pauvres parmi nous ; une société composée uniquement de riches ne serait pas viable. Mais à l’individu qui n’a aucun goût pour les travaux forcés, il reste une ressource : c’est de s’en aller. »

La décision de son suicide était prise et pour se défendre contre la sévérité avec laquelle la postérité le jugerait – l’individu dit égoïste contre les exigences de la Morale – il se mit à l’écriture de ce texte pour expliquer les motivations de son geste : « Un homme immoral n’est parfois pas autre chose qu’un homme moral qui n’est pas à sa place. » Il ne faut pas s’y tromper, ces 54 pages sont tout sauf la lamentation à laquelle on pourrait s’attendre ! Alternant entre l’humour et une critique sociale incroyablement moderne, Henri Roorda nous livre la frénésie amoureuse de la vie qu’il a menée, jusqu’à un certain point qui est celui de préserver la liberté de choisir. Choisir de ne pas économiser son petit capital santé et de ne pas participer à une société moderne régie par l’argent, éprouvée comme une religion, et la monotonie des besognes quotidiennes. Constat amer exprimé avec une vigueur inédite pour le sujet qu’il traite, ne manquant pas de mettre aussi mal à l’aise à mesure que l’heure de sa dernière heure approche, l’auteur fait résonner presqu’un siècle à l’avance le débat qui divise aujourd’hui nos sociétés sur l’incapacité à poursuivre sa vie – que ce soit pour des raisons médicales ou comme étant la dernière liberté subsistante. Les gardiens de la bonne pensée auront tôt fait de tomber dans le piège tendu par Henri Roorda : une condamnation pour atteinte à la morale, alors que c’est tout l’inverse qui est à l’œuvre dans cet éloge à la vie savoureuse.

« J’ai besoin d’apercevoir, dans l’avenir prochain, des moments d’exaltation et de joie. Je ne suis heureux que lorsque j’adore quelque chose. Je ne comprends pas l’indifférence avec laquelle tant de gens supportent chaque jour ces heures vides où ils ne font pas autre chose que d’attendre. »

« Mon intelligence de luxe ne m’a jamais aidé à devenir plus fort ; le délicat que je suis était fait pour dépenser aristocratiquement l’argent gagné par les autres. Je vais m’en aller, car il me serait très difficile de supporter les conséquences de ma coupable imprévoyance. »

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées de : ROORDA Henri, Mon suicide, éd. du Sonneur, 2014. En 1970, les éditions L’Âge d’homme à Lausanne avaient déjà publié les œuvres complètes de Henri Roorda, avec une réédition initiée par les Mille et une nuits en 2011.

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