Gisèle Freund Vs Smartphone (1)

par lundioumardi

Lundioumardi

Cette semaine Lundioumardi fait un détour par la photographie pour s’intéresser à un livre – à moins que cela ne soit l’inverse. En 1991, les éditions « des femmes » publiaient les entretiens entre la biographe mexicaine Rauda Jamis et la photographe Gisèle Freund (1908 – 2000), sous le titre Portrait. De nombreux livres ont été écrits depuis pour retracer la biographie de cette photographe incontournable et contestée du XXe siècle. Mais les entretiens, quand ils sont bien menés, ont la capacité d’installer le lecteur au premier rang, juste au devant la scène, à l’endroit où l’on peut entendre chuchoter les souffleurs et distinguer les rictus involontaires des comédiens. Une biographie classique, quant à elle, c’est cette place au balcon à partir de laquelle on peut contempler le spectacle sans percevoir la moindre faille, un art difficile mais qui a ses charmes bien à lui.

Gisèle Freund est née en 1908 à Schönenberg dans une famille bourgeoise, avec un père amateur d’art contrarié : il avait été obligé de renoncer à une carrière d’artiste sous l’autorité paternelle pour devenir homme d’affaires. Gisèle et son frère Hans furent donc élevés avec des tableaux autour d’eux et un père qui les emmenait régulièrement au musée. La famille vivait à Berlin mais avec de nombreux voyages à l’étranger, notamment en Espagne et en Italie. Elle dit avoir été une enfant rêveuse qui a très vite développé un goût pour l’écriture : « Dès que j’ai su écrire, j’ai eu envie d’être écrivain. Je n’aurais jamais songé à devenir photographe ! ». L’écriture ne sera jamais absente de son travail futur.

Gisèle Freund a gardé peu de souvenirs de son enfance et de son adolescence, juste un intérêt pour la politique – dès l’âge de 16 ans – et de très nombreuses lectures, un puissant désir d’apprendre. L’injustice la révolte, elle s’inscrit au même âge au mouvement des femmes socialistes. C’est l’occasion pour elle d’entrer en confrontation avec les valeurs bourgeoises de sa famille. C’est aussi l’âge où elle se fait violer lors d’un voyage en Suisse. La photographie fait déjà partie de sa vie, elle reçoit des mains de son père un Leica comme récompense à l’obtention de son bac mais c’est encore un univers trop masculin pour en faire son métier.

C’est d’abord la sociologie qui l’attire dans la poursuite de ses études : « La sociologie m’intéressait profondément parce que, en un mot, elle était le lien de vie rattachant l’être humain à ce qui l’entoure. L’humain, et tout ce qui permet de le comprendre, m’ont toujours fascinée. » Pas étonnant, l’Allemagne est un temple de la discipline et elle décide de partir pour Francfort où enseignaient les plus grands : Karl Mannheim, Theodor Adorno et Norbert Elias. Ce dernier lui dit à l’époque : « Puisque vous vous intéressez tellement à la photographie, pourquoi n’étudiez-vous pas cette question de l’image ? » La photo n’était pas encore prise au sérieux mais le précieux conseil n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Gisèle Freund entame dans la foulée une thèse sur « l’histoire de la photographie en France au XIXème siècle ».

Le début des années 1930 est l’occasion de photographier la montée du fascisme mais elle fuit l’Allemagne en mai 1933 pour regagner Paris, où ses photos témoigneront de la réalité allemande. Elle connaît une grande solitude au cours de cette période et vit dans des conditions précaires : le moment de s’interroger sur la pertinence de sa thèse et d’envisager de vivre par sa photographie. L’année 1935 deviendra alors celle des rencontres fondatrices de sa carrière : Adrienne Monnier âgée de vingt ans de plus – et une amitié qui durera jusqu’à la mort de celle-ci – , Jean Paulhan directeur de la NRF, Gide, Valéry, Michaux, etc. En juin 1935, Malraux l’invite à photographier le « Congrès international des écrivains pour la défense de la culture ». Sa thèse est publiée l’année suivante avec une reconnaissance dans les milieux intellectuels. C’est également l’heure des premiers grands reportages (photos + textes), en France et à l’étranger, avec ce souci de vouloir mettre en relief l’être humain tel qu’il est réellement, de le saisir au plus près.

En 1938, la pellicule couleur fait l’effet d’une petite révolution mais le marché n’est pas encore prêt pour ça. Elle s’obstine néanmoins en ce sens : « La couleur c’est la vie même. C’est ce qui émerveille le regard. ». Son idée de rassembler des portraits d’écrivains se fait de plus en plus précise. Elle connaît leurs œuvres, les a lues attentivement et souhaite refléter cette image dans ses photos, y cerner les traits et souligner l’usure de la vie. Ses tirages de James Joyce et de Virginia Woolf sont à ce titre une apothéose de l’ambition qui était la sienne d’établir un lien concret entre un visage et un style littéraire. La Deuxième Guerre mondiale marqua bien entendu une rupture : elle alla se réfugier en Argentine où l’attendait Victoria Ocampo, puis en Patagonie, avant de rentrer en France en 1946, chargée de caisses remplies de notes et de photographies.

À son retour, Gisèle Freund travailla successivement pour le service culturel du ministère des Affaires étrangères et l’agence Magnum fondée par Robert Capa, où elle est la seule femme. Elle se voit confier la couverture de l’Amérique latine et subit les premiers reproches : Cartier-Bresson, par exemple, trouve qu’elle s’intéresse trop à l’art et son reportage sur la vie luxueuse menée par Eva Perón provoqua un incident diplomatique entre Washington et Buenos Aires ; en 1954, suspectée de communisme, elle est exclue de chez Magnum. Qu’à cela ne tienne, ces années et les suivantes furent les plus productives.

En 1957, elle prit la décision de renouer avec son passé et d’entreprendre un retour à Berlin sur les conseils d’une psychologue lui ayant dit : « tu ne peux surmonter le passé qu’en l’affirmant. » Elle repasse par les lieux de son enfance avec l’impression de traverser un cimetière tant il ne restait rien mais c’était aussi une façon « d’en finir avec cette haine féroce qui condamnait en moi tous les Allemands. »

En 1968, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris lui consacra une exposition qu’elle a interprétée comme une reconnaissance pour son travail mais davantage encore comme un signe d’acceptation par son pays d’accueil : Gisèle Freund a toujours vécu avec l’obsession de vouloir devenir française tout en restant une étrangère à Paris. Paradoxalement, elle ne prit presque aucune photo des évènements de mai 1968. Des années plus tard, elle s’interrogera longuement sur cet héritage.

Très peu de photos suivront cette période. Entourée de livres, elle avance que son appartement ne lui permet plus d’accumuler les dossiers nécessaires et qu’après soixante années de travail elle souhaite se reposer. Et puis il y a les regrets de ne pas avoir fait de documentaires ou de cinéma. Dernière anecdote en date, malheureusement absente du livre : elle réalisa en 1981 le portait officiel de François Mitterrand devenu Président de la République. De Joyce à Mitterrand en passant par Beckett ou Yourcenar, Gisèle Freund a côtoyé les plus grands dans ce travail si complexe et fulgurant qu’est la photographie – le portrait plus précisément – selon une technique bien particulière qui relève de la psychologie. C’est ce qu’on retire finalement de la lecture de ce livre : la méthode qu’elle a déployée pour cerner au plus près les acteurs et les évènements du court XXe siècle, traversé par elle dans son intégralité.

Quinze après sa mort, les images et les photos ont envahi notre quotidien d’une façon déroutante – quasi tyrannique – au point qu’il est difficile de faire le tri et même de savoir vers quoi porter son regard. Peut-être aussi devenons-nous incapable de savoir comment regarder ? Avec un pouce compulsif qui fait défiler des centaines d’images sur un écran tactile de téléphone ? Permettez, je suis sceptique et pense à Gisèle Freund écrivant que, parfois, la photo devient une œuvre d’art, « cela se repère à l’émotion qu’elle suscite, et à la façon absolue dont la mémoire la fixe. Si des images viennent à toucher le fond de votre âme, c’est qu’elles relèvent de l’art. » Alors scrutons nos âmes et tâchons de pêcher les images qui mordent au bout de la ligne …

(1) Un grand merci à Héléna Bastais et à Henri Dulac pour leur participation involontaire et indirecte à cette note de lecture.

encore au bout de la ligne …

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