Les colères de Madame Françoise Hardy

par lundioumardi

lundioumardi

Hier a été l’occasion de renouer avec les déjeuners sur l’herbe et les embouteillages de poussettes dans les jardins nationaux, promenades sur les bords de mer ou que sais-je encore. L’hiver aurait fermé ses volets mais comme vous le savez : « en avril, ne te découvre pas d’un fil ! ». Et puis nous ne sommes qu’en mars. Mais hier était aussi la Journée internationale des droits des femmes. Et comme à chaque fois qu’il est question d’inégalités, chacun se sent investi d’avoir son mot à dire : politiques, réseaux sociaux, artistes, etc. Un appel a également été lancé par ONU Femmes dans le cadre de sa campagne de Beijing + 20, intitulé : « Autonomisation des femmes – Autonomisation de l’humanité : Imaginez ! ». Quel panache …

J’ignore si Françoise Hardy a célébré la Journée de la femme parce qu’elle est très occupée, nous explique t-elle dans les émissions de télévision, à éplucher ses légumes elle-même. Et puis elle sort des albums Françoise Hardy, elle étudie minutieusement l’astrologie et, enfin, il y a ses activités d’écriture. Une femme débordée en somme ! Dans son dernier livre[1], elle a décidé d’exprimer sa colère contre tout ce qui l’énerve. Elle a raison, cela se vend bien la colère aujourd’hui. Et comme c’est une femme d’affaire avertie Françoise, elle mène une campagne promotionnelle tambour battant pour parler de son livre. Un peu trop peut-être ! Les « bonnes feuilles » ont filtré à droite à gauche avant la sortie et comme elle est aussi en colère lors des interviews, quel intérêt de lire ce qu’elle a déjà dit ?

Alors les colères de Françoise Hardy c’est quoi ? Les Verts, les végétariens, Aymeric Caron, les féministes « hargneuses, moches, c’est-à-dire pas féminines pour deux sous », la vieillesse et l’exclusion des vieux, le scandale de la fin de vie, François Hollande et l’ensemble de la gauche française[2]. Pourquoi pas ! Seulement sont également mises dans ce panier Marguerite Duras et Virginia Woolf. La première pour être une « cinéaste d’une inimaginable et consternante nullité », « on ne peut imaginer pire cinéaste que Marguerite Duras », confia t-elle au journal Le Figaro. La seconde parce que « c’est d’un ennui, mais d’un ennui. L’appréciation unanime qui auréole encore Virginia Woolf me dépasse. Elle n’est à mes yeux qu’une intellectuelle ennuyeuse, pas une romancière. » Et vlan !

Les goûts, les couleurs me direz-vous cela ne se discute pas. Le problème, c’est le ton péremptoire qu’il y a derrière tout cela. Auteure incontournable de la littérature anglaise du XXème siècle et pionnière du monologue intérieur, Virginia Woolf a également été l’artisane d’un féminisme aujourd’hui disparu et vidé de son sens. Dans son essai pamphlétaire Une chambre à soi (A Room of One’s Own – 1929), aboutissement de plusieurs conférences données à l’université de Cambridge, Woolf déclinait avec colère et ironie les différentes raisons qui empêchaient aux femmes d’accéder à l’éducation et l’hypocrisie dont elles étaient victimes lorsqu’elles écrivaient : une femme était en droit d’écrire à condition que cela reste un passe-temps, sans autre ambition littéraire que le divertissement. Dans cette Angleterre encore puritaine des années 1920, il était impensable pour une femme de voyager seule ou d’accéder à la bibliothèque d’une quelconque université. Pour lutter conte ce monopole masculin, pour permettre à une femme d’écrire « de façon sérieuse », Virginia Woolf recommandait alors deux choses : une chambre personnelle dont elle puisse profiter sans être dérangée et une rente de 500 livres – les femmes de l’époque, rappelons-le, ne pouvaient pas posséder l’argent qu’elles gagnaient.

Tout cela est heureusement d’un autre temps même si la question de l’argent continue d’être un enjeu central de la question féminine, en raison des différences des salaires selon les sexes. Mais qu’en aurait-il été sans cette ennuyeuse et poussiéreuse Virginia Woolf, chère Françoise Hardy ? Il semble que vous ayez bien changé depuis l’époque où vous vous cachiez derrière un kleenex pour dire adieu ou pour nous murmurer « tous ces mots qui font peur quand ils ne font pas rire, qui sont dans trop de films, de chansons et de livres ». Aujourd’hui vos problèmes sont d’un autre ordre, il y a ce jardinier à payer pour entretenir votre résidence secondaire nous dites-vous… Comme je vous plains effectivement. Mais ne versons pas dans l’aigreur qui est maintenant la vôtre et citons quelques lignes de l’ « ennuyeuse intellectuelle », tirées du recueil L’écrivain et la vie[3] :

« Il (le romancier) peut observer la vie de sa chaise et engendrer son livre à partir de l’écume et de l’effervescence même de ses émotions ; ou bien il peut reposer son verre, se retirer dans sa chambre et soumettre son trophée à ces processus mystérieux grâce auxquels la vie devient, comme le manteau chinois, capable de tenir par elle-même – une sorte de miracle impersonnel. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, il rencontre un problème qui n’affecte pas autant ceux qui pratiquent les autres arts. À grands cris stridents, la vie clame sans cesse qu’elle constitue l’authentique aboutissement de la fiction et que, plus l’écrivain la fréquente et se nourrit d’elle, plus son livre sera réussi. »

[1] HARDY Françoise, Avis non autorisés…, éd. Equateurs, 2015.

[2] Oui, il se trouve que parmi ses nombreuses activités, Françoise Hardy fait aussi partie de ces artistes qui s’intéressent à la politique et qui aiment partager leurs opinions. Ainsi a-t-elle exprimé son intention de voter lors des prochaines présidentielles pour Alain Juppé ou François Fillon – « hommes modérés et intègres », « rassembleurs possibles » – non pour Nicolas Sarkozy malgré toute la sympathie qu’elle a pour lui.

[3] WOOLF Virginia, L’écrivain et la vie, éd. Rivages poche / Petite bibliothèque, 2008.

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