Bonjour Paresse !

par lundioumardi

th_i.goncharov.oblomov

Mauvais genre pour certains, promesse de volupté pour d’autres, la paresse est une tentation éternelle loin de recueillir l’unanimité. « Ô féconde paresse » nous rappelle Baudelaire dans La chevelure mais c’était sans compter sur des siècles de tyrannie chrétienne rabâchant que paresse – et luxure qui en est proche – ne sont que péchés capitaux.

Après avoir déjà parlé ici de procrastination[1], il était de bon ton d’évoquer la paresse : cela devient la ligne éditoriale de Lundioumardi momentanément ! Plus sérieusement, je suis retombé sur Le Droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue (1842 – 1911) cette semaine[2]. Disciple de Karl Marx dont il épousa la seconde fille – Laura – Paul Lafargue s’est principalement engagé en faveur du mouvement ouvrier et de sa condition, lui valant d’être emprisonné à plusieurs reprises et de vivre en exil sur de longues périodes (en Espagne et en Angleterre). Mais c’est Le Droit à la paresse qui reste aujourd’hui la pierre angulaire de son œuvre.

Dans ce court texte d’une cinquantaine de pages, Lafargue lance une invitation à réfléchir sur le travail en tant qu’idéologie qui annihile tout espoir de liberté. Farouchement critique à l’égard du salariat qu’il dénonce comme étant la forme moderne de l’esclavage, l’auteur revient sur la question de l’émancipation des ouvriers, à qui il ne manque pas de reprocher leur part de responsabilité à sans cesse vouloir exister en fonction de ce travail, saint graal d’une vie aboutie. Rappelons que ce texte est écrit à la fin du XIXème siècle : les congés payés n’existent pas, la machine prend le pas sur la main d’oeuvre mais les ouvriers travaillent 12 heures par jour.

« Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature. »

D’une modernité incroyable, Lafargue annonce les nombreuses catastrophes des logiques infernales de productivité et de consommation que nous connaissons, au détriment d’une qualité de vie sans cesse déclinante et d’un chômage galopant, avec une remarquable analyse des limites du Progrès :

« Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. […] Sublimes estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. […] Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’âge de la falsification, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les noms d’âge de pierre, d’âge de bronze, du caractère de leur production. »

Travailler trois heures par jour et profiter des bienfaits du temps libre, voila ce qu’il appelle de ses vœux. Mais la grande absente de ce texte, c’est la paresse elle-même … En effet, c’est davantage le droit à la grève et la démocratisation du loisir que Lafargue défend in fine. À aucun moment, il ne propose une définition ou une réflexion sur cette paresse qui consiste à « prendre le temps ». Dommage, il aurait justement pu déployer toute une pensée sur cette vocation à arracher du temps à l’autorité : devant la valorisation contemporaine de la suractivité, où dès l’enfance le temps est minuté par l’école, paresser est un acte de désobéissance salutaire et incontournable. Si « travailler c’est la santé », n’y a t-il pas de meilleurs révoltés que Alexandre le bienheureux ou Oblomov – héros de Gontcharov – pour tenir tête au diktat de l’efficacité, loi dominatrice de nos sociétés ? Une autre lacune du livre est d’avoir envisagé la paresse uniquement comme un choix pour plus de liberté : une sorte d’éloge de l’oisiveté positive. Mais la paresse peut aussi être un mal qui accable, une léthargie dont il est difficile à se sortir. Concentré sur le présent, le paresseux s’avère incapable de se projeter dans le futur. Alors neurasthénie incontrôlée ou lascivité sensuelle, il est certain que la paresse se révèle plus complexe à mesurer qu’elle n’y paraît. Mais tant que demeure l’escargot pour arpenter tranquillement sa colline finalement…

[1] « Demain, demain, toujours demain », le 4 février 2015

[2] LAFARGUE Paul, Le droit à la paresse, Paris, éd. Mille et une nuits, 79 p.

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