« On admire ce qui est près de soi. » [1]

par lundioumardi

Victor Hugo lundioumard

L’Homme qui Rit est un des livres les moins connus de Victor Hugo (1802 – 1885), écrasé peut-être par le succès rencontré par les autres récits mais aussi parce-que lors de sa publication (1869) il ne reçoit pas un accueil élogieux. En lisant Choses vues – le journal tenu par l’auteur tout au long de sa vie – on penserait d’abord qu’il s’attendait à cette déconvenue :

« Quand Notre-Dame de Paris fut publié, on a dit : C’est inférieur à Han d’Islande. On se trompait. Quand Les Misérables et Les Travailleurs de la Mer ont paru, on a dit : C’est inférieur à Notre-Dame de Paris. On s’est trompé. Quand L’Homme qui Rit paraîtra, on dira : C’est inférieur aux Misérables et aux Travailleurs de la Mer. On se trompera. »[2]

Mais très vite le doute s’installe puisqu’il ajoute :

« Mes œuvres actuelles étonnent, et les intelligences contemporaines s’y dérobent le plus qu’elles peuvent. Le succès s’en va. Est-ce mon temps qui a tort vis-à-vis de moi ? Question que l’avenir seul peut résoudre. Si je croyais avoir tort, je me tairais, et ce me serait agréable. Mais ce n’est pas pour mon plaisir que j’existe, je l’ai déjà remarqué. Si l’écrivain n’écrivait que pour son temps, je devrais briser et jeter ma plume. »

L’avenir semble donc avoir résolu puisque L’Homme qui Rit trouve peu à peu la place qui lui revient, notamment depuis le film éponyme de Jean-Pierre Améris (2012) qui a permis de redécouvrir le roman. Paradoxe de la critique, ce qui a surtout été reproché au texte de Hugo c’est d’être trop pétri dans le style hugolien : la fausseté dans son tableau de l’aristocratie anglaise sous la reine Anne, l’invraisemblance des personnages ou encore la folie des tirades du bateleur philosophe Ursus. Tous ces arguments peuvent aujourd’hui être démontés les uns après les autres. D’abord parce que Hugo est un romancier et que son travail d’historien, s’il rencontre certaines inexactitudes, est incontournable pour prendre la mesure d’une époque et de l’air du temps qui l’accompagne ; 1793 est l’exemple le plus abouti de cette caractéristique des récits romanesques de Victor Hugo. C’est ce que l’on nomme la « fiction historique ». S’agissant de l’invraisemblance des personnages, le reproche est encore plus absurde : Gwynplaine, héros défiguré par les deux fentes formant un rictus permanent sur son visage, serait invraisemblable. Qu’en est-il alors de Quasimodo dans Notre-Dame de Paris ou du Satyre de La légende des siècles ? C’est une récurrence chez lui de recourir à la figure du bouffon et du difforme pour mettre en évidence ce qu’il y a de grotesque dans l’existence humaine.

Ces broutilles écartées, revenons aux qualités du récit. Victor Hugo fait partie de ces écrivains – de ces hommes – qui ne laissent rien au hasard. Il le débute le jour de sa fête le 21 juillet 1866 et l’achèvera deux ans plus tard, en 1868, peu avant la mort de sa femme Adèle, frappée d’une crise d’apoplexie. Initialement, L’Homme qui Rit devait être le premier volet d’une trilogie inachevée sur le mouvement de l’histoire humaine : l’aristocratie, la monarchie puis la démocratie, incarnées respectivement par l’Angleterre d’avant 1688, la France de l’Ancien Régime et 1793. Les aventures de Gwynplaine débutent ainsi dans cette Angleterre de la fin du XVIIe siècle : abandonné par des Comprachicos, l’enfant Gwynplaine affronte l’hiver avant de tomber successivement sur un bébé qu’il sauve de la mort – Dea – et un bateleur bourru, vivant avec son loup, qui recueille les deux enfants pour les élever dans son univers saltimbanque. Dans la crasse des bas-fonds anglais qui accueillent toute la misère du peuple, l’enfant grandit avec la particularité de son rictus affiché qui se révèlera être la signature de son père, lord anglais, afin qu’il soit plus tard reconnu. Du rôle de bouffon à succès, Gwynplaine sera projeté au rang qui lui revient, celui de paire siégeant à la chambre des Lords.

Tout au long de cette destinée, Victor Hugo dresse tour à tour les contours d’une critique sociale qui lui permet d’aborder ses thèmes de prédilection : la tentation de l’orgueil, l’aveuglement des privilégiés et la soumission du peuple, les mécanismes de l’ascension sociale et la vacuité des hiérarchies. Gwynplaine accède au sommet avec la conviction de pouvoir défendre la caste à laquelle il appartenait la veille – certains emploieraient cette incompréhensible expression de « changer le système de l’intérieur » – avec un discours devant la chambre des lords qui constitue le point culminant de la vague hugolienne dans ce roman. Mais un rictus incontrôlé le ramènera finalement à ce qu’il a toujours été : le saltimbanque, l’Homme qui Rit, celui dont on se moque. La première partie et la conclusion portant le même titre – « La Mer et la Nuit » – Gwynplaine retourne auprès des siens, notamment Dea qu’il décide d’accompagner dans la mort, comme étant l’étoile qu’il est seul à pouvoir distinguer dans l’obscurité : mourir devient le salut pour renaître ensuite. Dernier personnage de ce tableau épique mais présent tout au long : l’océan. L’océan qui dirige toutes les destinées selon ses alternances entre le calme et la tempête, entre l’ordre et le chaos.

« Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là son déplacement perpétuel. »

« Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des pentes insensibles. Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible. »

« Le meurt-de-faim rit, le mendiant rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit ; la société humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la monstrueuse parodie que nous appelons le monde ; il était ce spectre. »

[1] HUGO Victor, L’Homme qui Rit, éd. Gallimard, Paris, 2002.

[2] HUGO Victor, Choses vues, éd. Quarto – Gallimard, Paris, 1972.

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