Bref retour sur la « Pute de la côte normande »

par lundioumardi

duras lundioumardi

Je n’ai jamais beaucoup aimé Marguerite Duras (1914 – 1996) ou du moins les livres qu’elle a écrits : trop de murs derrière la mer ou peut-être l’inverse, j’ai déjà oublié. Entre les livres de jeunesse et les suivants, les avis sont partagés. En ce qui me concerne, je n’ai vu dans sa biographie littéraire que des livres de plus en plus minces, avec des caractères d’imprimerie de plus en plus gros et des interlignes toujours plus espacés – la quintessence de l’œuvre durassienne selon certains. Et puis il y a eu la Deuxième Guerre mondiale, ses relations avec le politique et ses articles pour en parler. Tout cela ne me l’a pas rendue sympathique. Mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui enlever, c’est d’être le dernier auteur français à avoir renouvelé l’écriture, selon un style identifiable instantanément – qu’on apprécie ou non – avec ses phrases courtes et cette ponctuation si particulière, brutale et essoufflée.

Aujourd’hui Marguerite Duras c’est une œuvre en Pléiade, des films, des archives audiovisuelles de l’INA, plusieurs biographies, des thèses et des sujets du Bac. Pour moi, c’est la chanson d’India Song[1] et deux « petits livres » : La vie matérielle et Écrire. Le premier, uniquement pour la fameuse liste des courses indispensables au fonctionnement d’une maison qu’elle dresse et, le second, dont je vais rendre compte ici, après l’avoir lu pour la cinquième ou sixième fois.

Écrire aurait été conçu en 1993, dans la maison de Neauphle-le-Château, après le tournage de La mort du jeune aviateur anglais (sorti la même année), réalisé par Benoît Jacquot. Au départ, il s’agissait d’une discussion entamée par elle auprès de ses amis à propos de l’écriture. Mais comme chez elle le débit oral n’est jamais très éloigné du rythme littéraire de ses travaux, c’est devenu un récit. Un récit qui explique à quel point la solitude et les habitudes qui l’accompagnent ont toujours été indissociables de ses écrits : « La solitude de l’écriture c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas. » C’est « cloîtrée dans le livre » que Marguerite Duras nous renseigne sur l’état d’esprit qui était le sien pour « écrire » plus que sur une quelconque méthode de travail. L’alcool – le whisky – est incontournable dans cette angoissante « solitude alcoolique » mais cela reste anecdotique dans ces quelques pages qui s’attardent opportunément à montrer son engagement dans l’acte d’écrire et jusqu’où celui-ci pouvait aller :

« Ça va très loin l’écriture … Jusqu’à en finir avec. »

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. »

« Il y a aussi ça dans la fonction d’écrire et avant tout peut-être se dire qu’il ne faut pas se tuer tous les jours du moment que tous les jours on peut se tuer. »

Les amateurs de Duras retrouveront les thèmes habituels de l’auteure : la difficulté à vivre, la douleur mais aussi cette manière si personnelle d’habiter un lieu et d’arpenter sa propre existence autour de ce qui semble familier. Pour les autres, plus méfiants à l’égard de cette littérature, Écrire permet d’approcher l’auteure autrement, selon la conscience qu’elle avait d’elle-même en tant qu’écrivain, avec des forces et des fragilités qui finissent toujours par s’embrasser.

[1] Film réalisé par Marguerite Duras, sorti en 1975 et adapté de la pièce du même nom. La musique est l’œuvre du compositeur français d’origine argentine Carlos d’Alessio (1935 – 1992).

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