Dans les limbes poétiques de La Gana

par lundioumardi

FredDeux lundioumardi

Il y aurait un livre étonnant à écrire – si cela n’a pas déjà été fait – sur la manière avec laquelle des personnes ont « rencontré » tel auteur ou sont « tombés » sur tel roman. Celui dont il est question aujourd’hui mériterait d’être connu davantage. Il s’agit de La Gana (1958)[1], écrit par Jean Douassot – Fred Deux de son vrai nom – connu aussi pour son travail graphique exposé, entre autres, au Centre Pompidou. Le libraire qui me l’a tendu pour la première fois, il y a environ un an, l’a présenté comme « un des plus grands textes du XXe siècle ». Je venais de relire pour la deuxième fois L’Homme sans qualités et malgré la confiance que j’ai pour mon libraire son enthousiasme me semblait excessif. Grossière erreur !

La Gana (référence à Keyserling et ses Méditations sud-américaines) est le premier tome[2] d’un cycle autobiographique dans lequel l’auteur restitue les années difficiles de l’enfance et de l’adolescence d’Alfred, rejeton d’une famille vivant au sous-sol d’un immeuble, dans une sorte de cave galvanisée autour de la bouche d’égout qui centralise toutes les attentions, au milieu du salon. Père alcoolique, grand-mère qui pisse debout, tonton anarchiste, maman qui crache du sang à cause de l’humidité et puis … les rats bien entendu. Voilà les personnages qui vont évoluer au fil des 850 pages, dans une misère noire mais sans jamais se plaindre, avec le regard d’un enfant qui fait avec – comme on dit – et qui raconte selon un style alternant entre l’humour, la dureté et la tendresse :

« Le jeu le plus ordinaire et le plus fréquent : s’emmerder. J’ai perdu l’habitude de jouer et de m’amuser en jouant. C’est déjà lassant et il me semble que j’ai connu trop de choses sérieuses pour pouvoir me donner à l’illusion ou même pour rire là où il faut ou, tout simplement, être heureux. »

Si le mot « glauque » a été inventé, cela aurait pu être pour ce décor blafard accompagnant la lecture mais qui, paradoxalement, fait qu’il est impossible de lâcher ce livre tant l’écriture nous subjugue dans cette réalité décrite avec une poésie absolument incroyable et inédite. Roman du dégoût, certes, mais d’une qualité et d’une maîtrise incontestables, avec de nombreuses résonances céliniennes. Un trésor de la littérature française débusqué par Maurice Nadeau qui le présente de la façon suivante :

« L’auteur s’est laissé mener par l’enfant qu’il a sans doute été et c’est pourquoi La Gana baigne tout entière dans cette poésie cruelle et violente qui est celle de l’enfance aux prises avec des mystères trop grands pour elle. Cette poésie transforme le sordide en objet d’art. Elle permet de substituer au dégoût ou à l’apitoiement facile la révolte. Elle entraîne un ouvrage qui aurait pu n’être que remarquable, et en marge, dans les grandes eaux d’une littérature qui aide à vivre. »

En décembre dernier, « La grande librairie » organisait une émission spéciale sur France 5 sur le thème « les 20 livres qui ont le plus marqué les Français ». Les Misérables en vingtième position, Le Petit Prince en tête, avec au milieu des évidences (Madame Bovary, La Peste, Voyage au bout de la nuit, etc.) et aussi des absents. En ce qui me concerne, la surprise de la soirée est venue de François Cluzet : invité en tant que lecteur pour réciter des textes, c’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il a apostrophé François Busnel pour parler de son livre incontournable, La Gana. En dehors d’un cercle finalement restreint, la référence à ce livre a touché le temps de quelques minutes une audience qui lui revient. Espérons que cela soit utile à sa diffusion et que beaucoup « tombent » désormais sur l’œuvre de Fred Deux.

[1] DEUX Fred (Jean Douassot), La Gana, éd. Le temps qu’il fait. Fred Deux est né en 1924 et vit reculé depuis de nombreuses années dans une ville du Berry, auprès de sa compagne, l’artiste Cécile Reims. Ils se consacrent ensemble à l’écriture et au dessin mais également à la parole via un corpus impressionnant de textes enregistrés sur magnétophone.

[2] Succèdent à La Gana, Sens inverse (1963), La Perruque (1969) et Nœud coulant (1971), tous publiés par Maurice Nadeau.

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