Utile éloge de l’inutilité

par lundioumardi

Lundioumardi.wordpress

Cette semaine a été l’occasion de régler les factures et de solder les comptes : avec l’actualité, l’unité nationale, la République, la liberté d’expression, l’éducation, la laïcité et j’en passe. Pour d’autres moins audibles avec le libéralisme, la situation des banlieues, notre rapport à ce qui s’appelle « le Progrès » ou l’orchestration d’une peur. On a beaucoup parlé, on a peut-être lu et Panurge continue à prêcher. Les circonstances ont finalement imposé à chacun de se positionner sous le diktat d’évènements violents et choquants : être ou ne pas être Charlie ? telle était la question, établie comme grille de lecture incontournable alors que, justement, les contours restaient mal dessinés.

Tout le monde – ce blog y compris – s’est investi d’une mission d’avoir quelque chose d’utile à penser et à dire. C’est là qu’on en vient au livre de la semaine, étranger aux agitations du moment mais dont la lecture participe à ce que j’ai souvent appelé un « réarmement moral ». Il s’agit de L’Utilité de l’inutile – Manifeste[1], un recueil de textes composé et commenté par Nuccio Ordine, philosophe et professeur de littérature italienne. Spectateur d’une société européenne déboussolée par les logiques consuméristes et de la propriété, l’auteur engage une plaidoirie en faveur d’un retour à la connaissance et aux savoirs afin de réhabiliter l’autonomie des esprits. Devant l’accumulation des biens que l’on exhibe, les valeurs portées par la culture et le degré d’instruction ont été délaissées parce qu’elles ne prodiguent pas un profit immédiat et quantifiable :

« Face à une telle brutalité, l’utilité des savoirs inutiles s’oppose radicalement à l’utilité dominante qui, pour des intérêts purement économiques, est en train de tuer progressivement la mémoire du passé, les disciplines humanistes, les langues classiques, l’instruction, la libre recherche, la fantaisie, l’art, la pensée critique, et les conditions même de la civilisation qui devraient être l’horizon de toute activité humaine. »

Sorte d’impalpable, Nuccio Ordine range dans cet « inutile » tout ce qui permet aux esprits de s’élever : la littérature, la philosophie, les œuvres d’art, l’apprentissage du grec et du latin, etc., comme un remède aux multiples fantasmes de toute-puissance :

« […] il serait bien difficile de comprendre un véritable paradoxe de l’histoire : c’est précisément lorsque la barbarie a le vent en poupe que le fanatisme s’acharne non pas seulement contre les êtres humains, mais aussi contre les bibliothèques et les œuvres d’art, contre les monuments et les chefs-d’œuvre. »

C’est également l’occasion pour lui de dresser un réquisitoire contre « l’université – entreprise ». Reprenant les travaux de Simon Leys, Nuccio Ordine expose le basculement des étudiants devenus aujourd’hui des « clients », qui payent pour qu’un diplôme les insère sur le marché du travail, au détriment de l’acquisition de connaissances censées leur prodiguer l’indépendance intellectuelle. Dans ce contexte, les professeurs également ne pouvaient être que relégués au rôle de « modestes bureaucrates au service de la gestion de ces exploitations commerciales universitaires. » Dans le même temps, les bibliothèques ferment une à une, l’enseignement a été désolidarisé de la recherche et la suprématie de l’anglais tue l’apprentissage des autres langues – notamment des langues anciennes qui sont pourtant le berceau de notre culture.

Si Nuccio Ordine est vivifiant dans la sonnette d’alarme qu’il tire, son livre est aussi une invitation à découvrir ou à redécouvrir des passages mémorables de la littérature et de la pensée en général. Parmi les auteurs convoqués pour l’occasion, citons en pagaille : Victor Hugo, Georges Bataille, Herzen, Montaigne, Platon, Aristote, Dickens, Ovide, Dante, Boccace, Shakespeare, Milton, Baudelaire, Julien Gracq, Cervantès, etc[2]. Ou encore Ionesco, avec ce passage tiré d’une conférence datée de février 1961, d’une remarquable intensité dans notre sombre modernité :

« Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet, connu à l’avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine. »

[1] ORDINE Nuccio, L’Utilité de l’inutile, trad. de l’italien par Luc Hersant, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2014, 228 p. Cet ouvrage recense une série de conférences et de séminaires donnée par Ordine au cours de ces dernières années, notamment une intervention prononcée en juin 2011 à l’Istituto Italinano per gli Studi Filosofici de Naples, intitulée « L’utile inutilità delle discipline umanistiche ». La dernière version a été rédigée entre mars et juin 2013, avec des paragraphes supplémentaires et des citations nouvelles. Nuccio Ordine dirige également trois collections d’ouvrages classiques aux éditions Les Belles Lettres.

[2] À noter également en appendice, un article d’Abraham Flexner, paru en octobre 1939 dans la revue Harper’s Magazine, sous le titre « The Usefulness of Useless Knowledge », traduit pour l’occasion par Patrick Hersant.

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