… et puis n’oublions pas que Anita Ekberg est morte

par lundioumardi

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La semaine qui vient de s’écouler est entrée dans l’histoire de France et de la presse sous de sombres auspices. Nous étions tristement habitués à ce que des journalistes deviennent les otages de leur profession et la cible de représailles mais jamais encore, depuis la Deuxième Guerre mondiale, une salle de rédaction n’avait été décimée, avec la barbarie que nous avons tous en tête. Les victimes de cet attentat sont d’abord les membres de Charlie Hebdo et les deux policiers qui les protégeaient mais, comme dans toutes les guerres, il ne faut pas négliger les victimes collatérales.

A l’unisson, Français et étrangers ont condamné cette atteinte à la liberté d’expression. Charlie Hebdo était en effet un des derniers vestiges de cette liberté et nous devons tous avoir à l’esprit qu’avec ces personnes c’est la résistance par le rire qui est morte. Conscient de l’intensité qu’un message peut revêtir sous les traits de l’humour, Desproges avait déjà souligné en son temps une première limite : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ! » Cette phrase, devenue un aphorisme, a été reprise de nombreuses fois cette semaine. On a malheureusement oublié de citer le cadre dans lequel elle fut prononcée, lors d’un réquisitoire du « Tribunal des flagrants délires » contre Jean-Marie Le Pen. Desproges y affirmait :

« À la première question [Peut-on rire de tout ?], je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers. S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […]

Deuxième question : peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur… Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d’un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine et, la présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie dont je déplore en passant, mesdames et messieurs les jurés, de vous imposer quotidiennement la présence inopportune au-dessus de la robe austère de la justice sous laquelle je ne vous raconte pas. »

Jusqu’où l’humour peut-il aller désormais ? Pas très loin manifestement parce que sous le règne du politiquement correct, l’humour n’a pas sa place. Charlie Hebdo n’était pas un bon sujet de roi. Il continuait à se moquer de tous : de nous, des autres et d’eux-mêmes. A leur manière, ces journalistes ont été les meilleurs garants de la laïcité contre toutes les idéologies. C’est aussi ça qui disparaît avec eux : le passé d’une génération ayant grandi avec la possibilité de critiquer nos sociétés sous le prisme de l’humour et de la caricature. Cette caricature tellement ancrée dans l’histoire de notre pays depuis Charivari (1832-1937), principal journal satirique aux XIXe et XXe siècles, fondé par Charles Philipon (1800-1862), dont les caricatures tournaient en dérision la Monarchie de juillet et ridiculisaient la bourgeoisie : au slogan initial « Chaque jour un nouveau dessin », on ajouta aussitôt « quand la censure le permet ». Philipon avait compris que la satire sociale lui permettait de s’attaquer non plus directement au pouvoir sinon à ses soutiens et ses intérêts politiques ou économiques.

Beaucoup de sang a coulé cette semaine et des voix se font entendre pour que cela ne soit pas en vain. La guerre serait déclarée mais on se trompe déjà de cibles. La polémique suscitée par l’ouvrage de Houellebecq est ici déconcertante de sottise et d’hypocrisie : comment peut-on revendiquer d’un côté la liberté de parole et de l’autre museler la voix d’un écrivain qui, de surcroît, est romancier et non pas essayiste. Et c’est dans une bassine commune que trempent aujourd’hui ceux pour qui Charlie Hebdo avait dépassé une certaine limite et ceux pour qui un romancier doit apprendre à se taire. Rappelons-nous le triste sort que Salman Rushdie avait connu en son temps avec Les versets sataniques (1988) et préservons-nous du même écueil !

Rappelons-nous encore que lors de sa sortie en 1973, le film de Gérard Oury Les aventures de Rabbi Jacob avait suscité une vive polémique : en pleine guerre du Kippour, Danielle Cravenne avait détourné un vol Paris-Nice en menaçant de le faire sauter si le film, qu’elle jugeait anti-palestinien, sortait. Elle fut finalement interceptée dans son projet par une balle dans la tête. Un film pareil pourrait-il exister aujourd’hui en dépit des crispations communautaires que nous connaissons ? Serait-il encore possible de rire en voyant De Funès prononcer son célèbre : « Salomon vous êtes juif ? » Rien n’est moins sûr puisque la représentation folklorique et caricaturale des différences – religieuses, politiques, sexuelles et sociales – est désormais vécue comme une agression dans laquelle l’autodérision n’a plus sa place alors que, paradoxalement, on aurait jamais autant eu besoin de rire.

Alors puisque guerre il y a, c’est uniquement par un réarmement moral contre la terreur qu’elle pourra être gagnée et non par un renforcement des forces de sécurité contre un ennemi déterminé par toutes les confusions et amalgames possibles et imaginables. Bras dessus bras dessous le temps d’un dimanche, notre société reste fracturée de part en part, elle a prouvé une fois de plus son échec à pouvoir intégrer et souder les membres qui la composent, tâchons aujourd’hui de l’aider à panser ses plaies autrement que par le rejet et la facilité.

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