Un coup de fouet dans l’édition

par lundioumardi

pauvert

La rédaction de mémoires est un exercice auquel de nombreux écrivains se sont livrés avec un résultat inégal. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce constat, la principale étant : ce n’est pas parce que l’on a été un bon écrivain que sa propre vie mérite d’être racontée. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut savoir un tant soit peu écrire pour rendre compte d’une vie, surtout s’il s’agit de la sienne. Dans ses mémoires[1], l’éditeur Jean-Jacques Pauvert (1926 – 2014) se fait l’auteur d’un parcours qui a été atypique, précoce, risqué souvent, chanceux parfois mais toujours audacieux.

La littérature est dans la maison depuis son enfance, avec un père journaliste et un grand-père maternel amoureux des livres, attentif au contenu de sa bibliothèque – frère de l’écrivain et critique d’art André Salmon (1881 – 1969) qui plus est. Jean-Jacques commence à lire, à lire beaucoup dès le plus jeune âge et avec frénésie, ce qui ne l’empêche pas d’être un mauvais élève qui abandonne ses études à 15 ans. Puisque son fils aime les livres, le père décide de faire jouer ses relations et lui trouve une place dans la librairie Gallimard du boulevard Raspail. Ce sera pour le jeune Pauvert le premier entretien avec Gaston Gallimard, le début d’une relation fructueuse, construite sur le respect mais également sur une vision différente de ce que doit être un éditeur.

On est en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, Pauvert a 16 ans et se lance également dans le trafic de livres rares, grâce auquel il va tisser des liens et constituer un premier carnet d’adresses. À peine amorcée, cette activité le lasse rapidement parce qu’il n’est pas et ne sera jamais bibliophile : il a bien entendu le « goût physique » des livres mais ce qui l’intéresse, c’est leur contenu. Il va défendre cette idée avec un aplomb et une jeunesse défiant toute concurrence. On est à la fin de l’année 1945 quand il édite, à l’âge de 19 ans, son premier livre sous l’enseigne du Palimugre : la reprise d’un article de Jean-Paul Sartre sur Albert Camus, intitulé Explication de l’Étranger. Il fréquentera longtemps Camus, prendra ses distances avec Sartre, deviendra l’ami de Georges Bataille qu’il éditera aussi, tout comme Boris Vian, Raymond Roussel – la liste est longue.

Mais le parcours de Jean-Jacques Pauvert est indissociable de l’histoire politique de la France de l’époque et notamment sur un point sensible : la censure. En juillet 1949 est promue une série de lois visant à protéger la jeunesse de certains ouvrages : interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et de publicité. Sauf qu’en 1946, Pauvert a déjà décidé d’être l’éditeur de l’œuvre intégrale du Marquis de Sade. Pas par provocation ni pour se faire une réputation sulfureuse, mais parce qu’il a su percevoir la valeur littéraire et imposante de la philosophie sadienne : qu’on y adhère ou non, les livres de Sade devaient être accessibles. Comme il le décrit si bien, tout le monde en reconnaissait la nécessité dans les milieux intellectuels, mais en chuchotant et sans vraiment l’assumer. Il ira au bout de son projet, sans un article pour le soutenir et avec des libraires plus que frileux pour assurer la distribution. L’affaire sera portée devant les tribunaux pendant plus de dix ans, il y perdra jusqu’à ses droits civiques – temporairement – mais reste celui à avoir édité en premier les œuvres complètes de Sade. Même engagement et même combat avec Histoire d’O, remis en 1954 par Jean Paulhan dans des circonstances assez mystérieuses. Son auteure, Pauline Réage[2], est inconnue mais Pauvert jubile :

« Oui, je suis l’éditeur de Sade, c’est bien, mais avec Histoire d’O, je vais marquer l’époque. C’est vrai : je suis l’éditeur rêvé pour Histoire d’O, comme Histoire d’O est le livre rêvé pour moi. Il n’y a pas deux rencontres comme celle-là en cinquante ans… Je délirais. »

Le succès n’est pas commercial et la critique reste timide. Mais Pauvert donne le ton à une ligne éditoriale novatrice et libertaire. Pas seulement ! Entre 1950 et 1960, il se lance dans une autre grande entreprise qui est de refonder totalement la maquette du Littré, édité cette fois en sept volumes au cours de cette décennie. Il ouvrira sa librairie, à différents endroits, mais toujours dans le 6ème arrondissement de Paris ; rééditera la correspondance de Flaubert en veillant à ce que le texte soit rétabli après avoir été censuré tout au long de ces années ; se lancera dans des projets aussi éclectiques que l’édition des œuvres poétiques complètes de Victor Hugo, certains contes de la Comtesse de Ségur ou encore Les Liaisons dangereuses ; chapeautera des revues telles que Bizarre dès le début des années 1960, L’Enragé pendant les évènements de mai 1968 ; il lancera des dessinateurs comme Siné et participera à l’aventure du livre de poche via sa collection « Libertés » ; il se plaindra très souvent de sa situation financière parce qu’il est aussi un commerçant dont le nombre d’employés est passé de un au début des années 1950 à plus de trente à la fin des années 1960.

« A l’heure où les deux camps battent le rassemblement derrière leurs murailles, j’ai voulu accueillir les esprits déserteurs. J’ai voulu accueillir les esprits libérés. Existe-t-il encore des journaux sans consignes ? Peut-on trouver encore des artistes sans haine, ou sans soumission ? Des créateurs solitaires, des poètes sans parti ? Il fallait bien leur donner refuge quelque part. »

Puis, enfin, il y a les rencontres, comme toujours dans une vie aussi trépidante. A celles déjà citées il faut ajouter Pierre Klossowski et Jean Genet, dont il sera aussi l’éditeur, ou encore Julien Gracq, édité par Corti sans que cela nuise à leur amitié. Sa relation amoureuse avec Régine Deforges (qu’a t-elle bien pu penser de ces Mémoires ?). Il sera aussi consulté par Georges Pompidou pour décharger les éditeurs de la répression des lois de 1949. Mais surtout, il y aura l’amitié avec André Breton. « Saint Breton » qui apparaît tout au long du livre comme le mentor incontournable de toute une génération. N’ayant jamais été convaincu par aucune forme de célébration, la messe de Pauvert en l’honneur de Breton me paraît tout aussi suspecte. Mais cela n’enlève rien à la valeur du travail éditorial et intellectuel qui a réuni les deux hommes au cours de ces années.

Des années qui, malheureusement, laisseront le lecteur sur sa faim. Lorsque Pauvert écrit le premier tome de ses mémoires, à l’âge de 79 ans, il s’arrête aux évènements de mai 1968 : il est alors devenu un nom connu mais également une marque, un label, un homme influent dans le monde de l’édition. Le livre est édité en 2004 chez Viviane Hamy avec l’annonce d’un deuxième tome à venir pour les années 1968 – 2004. Rien que pour la correspondance avec Guy Debord, dont le nom apparaît furtivement dans les dernières pages du premier tome, cela promettait un témoignage précieux de l’histoire des idées mais aussi de l’aventure du livre dans la France de la fin du XXème siècle. Celui-ci n’a hélas jamais été écrit, selon la maison d’édition, à moins qu’il ne se trouve entre les mains d’un secret détenteur ou au fond d’une malle bien planquée que quelqu’un débusquera peut-être dans les années à venir, comme quelqu’un avait en son temps découvert les écrits de Pessoa…

[1] PAUVERT Jean-Jacques, La traversée du livre, éd. Viviane Hamy, 2004, 468 p.

[2] C’est en 1994, à l’âge de 86 ans, que la journaliste et écrivain Dominique Aury a révélé être l’auteure du roman publié sous le pseudonyme de Pauline Réage.

NB: s’agissant du jeu de la semaine dernière, la solution consiste à appliquer la méthode dite S + 7. Il s’agit de remplacer chaque substantif (S) d’un texte donné par le septième (S + 7) trouvé après lui dans un dictionnaire donné, ici l’édition 1993 du Petit Robert. Or, à cette date, le terme blog n’existait pas encore. Il a été glissé en mot-fantôme entre blocus et blond.

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