L’étrange prophète

par lundioumardi

Marc_Bloch

« Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni de déjà tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement »

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940.

Pour cet avant-dernier texte de l’année – année qui a perpétué la faillite de la pensée et la confusion des idées des précédentes – je souhaite revenir sur un texte d’une grande ferveur et qu’on devrait tous relire avec la plus grande attention. Il s’agit de L’étrange défaite, écrit par l’historien et soldat Marc Bloch durant l’année 1940.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Marc Bloch (1886 – 1944) est un historien médiéviste français, connu principalement pour être le co-fondateur, avec Lucien Febvre, de la célèbre école des Annales d’histoire économique et sociale en 1929. Mobilisé à sa demande en 1939 comme capitaine d’état-major, il décide en 1943 de rejoindre le mouvement de Résistance Franc-Tireur, sous le pseudonyme de « Narbonne ». C’est là où il participe notamment à la mise en place des comités de libération dans la région lyonnaise. Arrêté le 8 mars 1944, il fut torturé et fusillé au bord d’un champ en criant « Vive la France ».

Incarnation la plus absolue de l’historien engagé qui décida d’aller au front pour défendre ses convictions et ses principes, il livre dans cet ouvrage un authentique examen de conscience de la France et du Français lors de la défaite de 1940. Alors que la propagande officielle tente d’expliquer l’échec de la France contre l’Allemagne par la faiblesse du nombre, Marc Bloch dresse un réquisitoire sans concession contre un pays dans l’incapacité de commander ses troupes, en proie à la débâcle intellectuelle et administrative de ses élites. Mais il renvoie également dos à dos la bourgeoisie et la classe ouvrière pour son « manque de supériorité morale éclatante ».

Ce témoignage édifiant des causes de la défaite, bien qu’écrit à chaud, a été le document incontournable des analyses qui ont suivi pour comprendre les mécanismes de l’échec de la France au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il fut pour moi, près de soixante dix années plus tard, une des raisons qui m’ont incité à poursuivre des études d’histoire. J’y rejoins d’ailleurs tout le chapitre consacré à la réforme de l’enseignement et à la perspective d’une Université incapable de se renouveler pour encourager l’initiative et mettre en place des techniques d’observation plus pertinentes.

Mais ce n’est pas uniquement le livre d’un historien : son passage vers la Résistance, Marc Bloch l’a décidé dans la droite ligne de ses convictions pour lutter contre le nazisme et ses complices français mais également pour sa haine à l’égard des vieillards vichyssois. La lecture de ce carnet de bord, enterré dans la propriété d’un ami pour être publié après la Libération, est un appel au soulèvement des consciences pour ne pas fléchir devant la défaite et une intense aspiration vers une France nouvelle. « Héros et martyr » de la Résistance, Marc Bloch n’a jamais voulu se satisfaire de la défaite : « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser » et ce parce qu’il est profondément optimiste, malgré le spectre de sa mort à venir – le livre rassemble de nombreuses citations présentées sous forme d’épigraphe comme la preuve qu’il allait mourir ; on peut citer parmi elles, ce vers de Ronsard « un beau mourir orne la vie humaine ».

Bien entendu, ce livre est circonstancié à l’époque pour laquelle il a été écrit. Cette époque est-elle différente aujourd’hui ? Oui, en tout point ! Le patriotisme que Bloch défend a aujourd’hui été repris et vidé de tout son sens par les vermines pensantes de notre pays et tout le monde semble s’en contenter. Tout le monde se contente d’une société où les communautés sont montées les unes contres les autres, alors que le patriotisme de la Résistance avait réussi à souder une frange du pays malgré les opinions et les origines religieuses, sociales et politiques. Marc Bloch était juif ; de ces juifs qui considéraient que la Révolution française leur avait donné les mêmes droits qu’aux autres français. C’est aussi ce qu’il a combattu dans sa révolte afin de soutenir une solidarité entre Français, opposée à toutes les formes d’oppression mais qui n’est pas guidée par la confession religieuse. C’est pour l’ensemble de ces raisons, pour ne pas plier devant la facilité et la culture du renoncement, que ce livre doit aujourd’hui être lu ou relu activement.

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