Le Bavard étire la langue à la parole

par lundioumardi

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La littérature a ceci de curieux, entre autres, qu’on peut mettre plus de temps à rendre compte d’un petit livre quasi oublié de 150 pages que d’un monument en deux tomes de 1 800 pages considéré comme un marqueur du XXe siècle (cf. lundioumardi de la semaine dernière).

Le « petit livre » dont il est question s’intitule Le Bavard. Il a été écrit par, et peut-être pour, Louis-René des Forêts (1918 – 2000) au cours de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était engagé dans la Résistance. Les traces laissées par ces évènements n’apparaissent pas dans ce livre, ou du moins pas directement – certaines références ne manquent pas de rappeler en effet quel homme pouvait-on avoir conscience d’être à cette époque, « Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? » Mais dans l’ensemble, des Forêts est le narrateur d’une histoire sans contexte, qui ironise sur la trame – comme un présage à l’avènement du Nouveau Roman – pour répondre à son seul besoin de parler, ou plutôt de bavarder selon une sorte de « crise » :

« Pour en revenir à la nature même de cette crise, il est remarquable que celle-ci se soit manifestée par un étrange besoin de discourir impossible à satisfaire, mais c’est que les mots ne me venaient pas en aide ; bref, j’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire. »

Le bavardage devient le sujet du roman, plus que le bavard lui-même. Il en explore toutes les forces et les faiblesses, de la digression pompeuse au monologue intérieur comme possibilité d’évacuer la parole – pas étonnant que Joyce ait encouragé Louis-René des Forêts sur cette voie après leur rencontre chez Adrienne Monnier, éditrice et libraire qui a « fait » de nombreux écrivains. Et comme pour bavarder il est indispensable d’avoir quelqu’un à l’écoute, même dans la plus totale indifférence, le lecteur devient cet interlocuteur silencieux (ou non). On pourrait s’attendre à une longue litanie verbeuse sans le moindre intérêt mais l’auteur n’a de cesse de vouloir interroger la parole qu’il livre avec une intimité déconcertante parce qu’elle est le seul « shoot » à même de l’apaiser.

« Et si je ne simulais pas le doute, et si je ne doutais pas, et si je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur la véracité de mes propos et si enfin tout mon bavardage n’était que mensonge ? Vous vous détournez avec colère : « Alors, allez au diable ! » Je ne saurais trop vous engager à considérer la situation avec sang-froid, ne craignez pas d’avoir perdu votre temps à prêter l’oreille à des mensonges puisque vous avez eu le privilège d’assister à une crise de bavardage, ce qui était certainement plus instructif que d’en lire un rapport, fût-il pur de toute intention littéraire. »

Lors de sa sortie en 1946, le livre ne rencontra ni le public ni la critique. C’est seulement en 1963, lorsque Louis-René des Forêts le remanie pour une édition poche 10/18, qu’il est révélé dans toute sa splendeur et sa verve – c’est aussi grâce au soutien de la critique littéraire devenue très favorable à ce type d’entreprise, de Georges Bataille à Yves Bonnefoy en passant par Maurice Nadeau. Il est édité depuis 1978 chez Gallimard dans la collection « L’Imaginaire », avec une quatrième de couverture signée Pascal Quignard :

« Véhicule qui ne véhicule plus rien, que rien ne subordonne que lui-même, qui se consomme totalement en soi autant qu’il consume avec intensité les forces qui le sous-tendent. […] Au sein de ce récit qui reproduit et détruit en effet intensément des textes célèbres de H. von Kleist ou de F. Dostoïevski, c’est la langue même qui se résout en retournant ses armes contre elle-même, qui se porte en avant et s’expose dans le dessein insensé de perdre définitivement la bataille. »

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