Une lecture contemporaine de Robert Musil

par lundioumardi

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Se glisser dans la peau de Robert Musil (1880-1942) et lire ses écrits avec autant de facilité et d’assurance qu’on lirait un auteur contemporain est une illusion. Sans doute, lui-même, trouverait-il creuse la façon dont nous le lisons aujourd’hui. Mais il y a une sorte d’instinct qui nous porte vers lui quand on s’interroge sur le monde qui nous entoure. Est-ce parce qu’il s’est élevé tellement haut, pour nous dresser le tableau d’une époque à la fois tragique et imposante, loin au-dessus des broutilles et des analyses à l’emporte-pièce ? Sans aucun doute.

Sa biographie est bien connue et facilement accessible. Rappelons simplement que promis à une carrière militaire, l’élève officier Musil y renonce à l’âge de 18 ans pour entreprendre des études d’ingénieur à l’école polytechnique de Brünn ; prolongées par des études de philosophie, de logique et de psychologie expérimentale chez Carl Stumpf à l’Université de Berlin. Il soutient sa thèse de doctorat sur Ernst Mach en 1908 mais sa carrière d’écrivain est déjà bien amorcée avec la parution des Désarrois de l’élève Törless en 1906. L’auteur caractérisera lui-même son roman comme « une percée de la nouvelle conception de l’éducation et comme une explication des conflits de la puberté par de nouveaux moyens psychologiques. » La réception de cet ouvrage est partagée en raison de ses aspects provocateurs et jugés pervers pour l’époque, mais il est également salué par de nombreux critiques, au premier rang desquels figure l’écrivain journaliste allemand Alfred Kerr. Une chaire de psychologie lui est proposée à Graz mais Robert Musil renonce à la carrière universitaire pour se consacrer pleinement au métier d’écrivain et garder sa totale indépendance. De ce choix va naître une œuvre majeure, partagée entre les romans, pièces de théâtre, essais, journaux et, bien entendu, L’homme sans qualités, roman incontournable de la littérature du XXe siècle.

Ce bref rappel livre deux clés pour comprendre Musil : d’abord qu’il a été ce touche-à-tout qui confère à ses analyses cette dimension inimitable ; celle d’un auteur qui recourt aussi bien aux mathématiques qu’à la philosophie, en passant par la psychologie pour nous livrer son regard sur le monde. Ensuite que le confort et la sécurité d’une carrière universitaire lui semblaient des arguments négligeables comparé au champ d’expression qui s’offrait à lui en devenant écrivain et malgré les difficultés financières. En effet, Musil commença à jouir d’une certaine renommée à partir des années 1920 mais sans véritable succès. Sa femme et lui vécurent dans des conditions économiques précaires, faites d’avances d’éditeur et du soutien de ses rares amis ; Thomas Mann étant le premier parmi eux.

Mais plus de soixante-dix ans après la mort de son artisan, quelle lecture avons-nous aujourd’hui d’une œuvre qui colle tellement aux évènements pendant lesquels elle a été bâtie ? Musil a t-il été le simple traducteur de la catastrophe qu’il a tant annoncé ou un éclaireur à la marge qui continue de gratter les vieilles croutes de notre société contemporaine ?

Le contexte littéraire auquel Musil appartient est celui d’une littérature en crise qui se découvre et dont les idées et les opinions sont géographiquement identifiables. Tout comme Rilke ou Hofmannsthal, Musil a porté autrement l’expression du langage afin de remédier au déficit d’une parole qui ne traduisait plus les expériences de la vie. C’est aussi ce à quoi aspiraient des auteurs comme Virginia Woolf et James Joyce, ou encore Fernando Pessoa pour ne citer qu’eux mais dans un berceau qui n’était pas le même. Rappelons simplement qu’au cours de ce début de XXe siècle, l’Autriche devenait le laboratoire des théories de Freud et que la littérature nationale assimilait ses contributions cliniques. Musil a rapidement rejeté la psychanalyse qu’il considérait comme un substitut à la religion et une pseudo science. L’allusion, la suggestion ou le monologue intérieur devaient s’intégrer au langage mais n’étaient pas suffisants pour porter un nouvel idéalisme dans une Europe déjà malade. La notion d’époque, que l’on peut aussi envisager comme une catégorie, s’est révélée bien plus fructueuse dans ses travaux pour approcher la vérité à laquelle il aspirait. Qu’est ce qui constitue une époque et quel sentiment d’appartenance ses membres en ont-ils ? Bien qu’étant un livre inachevé, la structure de L’homme sans qualités prend acte de ces questions en déroulant le fil des évènements qui vont de août 1913 jusqu’à la veille de l’entrée de l’Europe dans la guerre ; le roman aurait dû s’achever par une ultime séance de l’Action parallèle, en août 1914.

L’Action parallèle, cette instance fantoche regroupant des intellectuels et des hauts responsables politiques, économiques et militaires viennois, en vue d’organiser le 70ème anniversaire de l’accession au trône de François-Joseph Ier en 1918 et de concurrencer les cérémonies en faveur de l’empereur allemand la même année, permettait à Musil de caricaturer la maîtrise que les soi-disant représentants d’un peuple pensent avoir du destin de leur époque. Avec l’ambition de faire de l’Autriche le berceau et le guide des valeurs européennes pour relever le continent de l’impasse décadente dans laquelle il est plongé, elle va progressivement se révéler être un échec de l’idéalisme, un corps vide atteint de toutes les paralysies et lenteurs intestines qui sont l’origine même de sa création : « Les institutions grandioses sont d’ordinaire des ébauches d’idées bousillées »[1]. Une année donc, au cours de laquelle la nébuleuse des personnages inventée par Musil va remettre en cause l’ordre sur lequel repose la civilisation, avec des déclinaisons différentes selon chacun : Ulrich bien sûr, l’antihéros par excellence qui porte la voix de l’auteur, en proie à toutes les expériences morales et intellectuelles pour dépasser les dysfonctionnements d’une société décadente qui court à sa perte. Symbole d’un esprit lucide, rationnel et moderne, le personnage va, au contact de sa sœur retrouvée, Agathe, aller à la recherche d’une aventure impossible, « l’autre état », en assumant une existence utopique pour sortir d’un monde fixé par les autres. Le couple Walter/Clarisse, sorte de transposition de la dualité entre Wagner et Nietzsche, déchiré par une idée de l’art absolue et incompatible. Ou encore Le fou assassin Moosbrugger, symptôme de la désintégration de l’homme occidental et dont le procès va catalyser toutes les incompétences d’un système judiciaire obsolète pour juger et répondre des questions morales : qu’est-ce que la beauté quand elle est produite dans l’horreur ? Quelle est la part de responsabilité d’une société dans le comportement des individus qu’elle génère ? Et surtout, est-elle capable d’évaluer la folie de certains de ses membres et d’y apporter un juste remède ?

Mais c’est davantage dans ses essais, notamment L’Allemand comme symptôme et La nation comme idéal et comme réalité, que Musil a le plus abouti son point de vue sur la nature d’une époque et ce qui la détermine. S’il voit dans la sienne un certain « romantisme intellectuel » à vouloir échapper au présent en cherchant refuge dans des valeurs passées, comme la garantie pour maintenir une sécurité perdue, Musil nous livre surtout son analyse de la marche de l’histoire. Les hommes ne seraient pas maîtres, selon lui, de son déroulement. Toutes les réformes possibles pourraient être mises en œuvre, le commencement d’une époque nouvelle ne tiendrait finalement qu’aux nombreux hasards susceptibles d’agir en ce sens, à des facteurs actifs et passifs : « Le mouvement de l’histoire n’est pas la trajectoire d’une boule de billard. Il ressemble au mouvement des nuages, soumis à tant de circonstances qu’un autre peut à tout moment le modifier »[2]. Ce que nous considérons donc comme des différences d’époque relève moins des hommes que des organisations sociales qui les produisent. L’occasion pour lui de faire une critique en règle du capitalisme qu’il voit se développer comme étant « l’organisation la plus vigoureuse et la plus élastique que l’homme s’est donnée » mais qui fait l’apologie de l’égoïsme en étant fondé sur la capacité plus ou moins grande à faire de l’argent[3]. Ce que Musil attaque directement ici, c’est l’inertie des individus, assimilés à « ces voyageurs de wagons-lits qui ne se réveillent qu’au moment de la collision »[4]. Musil exprime sa conviction de la désuétude de l’État en tant que forme d’organisation sociale, le produit actif d’un « laisser-faire » de la part des individus pour traiter sommairement leurs problèmes, à défaut de pouvoir eux-mêmes créer les conditions sociales capables d’assurer leur propre stabilité. Une sentence que Meingast, le philosophe et prophète caricaturé de L’homme sans qualités, énonce de la façon suivante : « C’est là une idée très actuelle. Nous ne sommes pas capables de nous libérer nous-mêmes, la chose ne fait aucun doute : nous appelons cela la démocratie, mais la démocratie n’est que l’expression politique d’un état psychique d’indifférence absolue. Nous sommes à l’époque du bulletin de vote. Déjà, chaque année, nous élisons notre idéal sexuel, la reine de beauté, par le moyen du vote. Nous avons fait de la science positive notre idéal : c’est comme si nous glissions de force dans la main des prétendus faits un bulletin de vote, afin qu’ils choisissent à notre place. L’époque est antiphilosophique et lâche : on n’a pas le courage de décider ce qui est valeur et ce qui n’en est pas. La démocratie réduite à sa plus simple expression, revient à faire ce qui se produit ! Soit dit en passant, c’est un des plus infâmes cercles vicieux que l’histoire de notre race ait connus »[5]

Ce qui accompagne cette critique de L’État chez Musil, c’est une attaque contre la démocratie et les promesses qu’elle n’a pas su tenir. On le sait, l’auteur a été très inspiré par la philosophie de Nietzsche qu’il commence à lire dès l’âge de 18 ans. Les personnages de Clarisse et de Moosbrugger, sujets à des divagations hallucinatoires, mettent en pratique la recherche des noces entre l’apollinien et le dionysiaque de Nietzsche pour abolir les signes de la raison et de la société. Tous les deux permettent à Musil de démontrer en quoi les réflexes manichéens établis par la morale sont un frein à la créativité de l’homme nouveau ; qu’il est préférable de privilégier le sens des possibilités et d’avancer à partir de normes souples et fonctionnelles : une « utopie de l’essayisme » que l’auteur appelle de ses vœux. « Et dans une période, la nôtre, où chaque sentiment lorgne dans deux directions, où tout flotte, où plus rien n’est tenu, où plus rien n’est associable à rien, on devrait réussir à tester une fois encore et à réinventer toutes ses possibilités intérieures, à transférer enfin des laboratoires de physique à la morale les avantages d’une technique d’expérimentation sans préjugés. Que cela nous aide à sortir de la lente évolution qui a conduit, à travers bien des échecs, de l’homme des cavernes à celui d’à présent, pour entrer dans une ère nouvelle, je continue à le croire aujourd’hui. Pour me définir d’un mot : j’étais un anarchiste conservateur »[6].

Pas étonnant que l’auteur exprime clairement sa défiance à l’égard du politique et de ses représentants, qui sont comparés aux domestiques en charge de la tenue d’une maison et par lesquels on finit toujours par être déçu : « On ne sait même pas au juste par quoi on se laisse gouverner ; périodiquement, une tempête s’élève, et tous les ministres de tomber aussitôt comme des gymnastes exercés ; mais, la tempête calmée, on retrouve leurs successeurs exactement dans la même position »[7] ; ou encore : « La démocratie n’est plus la souveraineté du démos, mais celle de ses organisations partielles »[8]. Sous couvert de représenter la volonté commune du peuple, le principe démocratique aurait-été perverti par des partis politiques sans idées nouvelles à mettre en œuvre et qui se contenteraient de représenter des classes sociales en vue d’obtenir des avantages économiques immédiats. Cette pauvreté intellectuelle, intrinsèque à la nature démocratique, aurait également des répercussions dans les sciences sociales. Dans l’Europe désemparée, Musil reproche à l’histoire et à la philosophie de l’histoire de ne pas être parvenues à établir une vue d’ensemble parce que les concepts nécessaires pour ordonner la vie leur faisaient cruellement défaut. C’est aussi ce qu’il suggère en disséquant les pensées d’Ulrich dans la deuxième partie du livre, intitulée à juste propos « Toujours la même histoire » : « […] les époques de tyrannie ont vu naître de grandes figures philosophiques, alors que les époques de démocratie et de civilisation avancée ne réussissent pas à produire une seule philosophie convaincante »[9]. À ne surtout pas confondre avec une quelconque nostalgie pour les tyrannies passées, cette phrase est un appel de son auteur à mettre son époque à l’épreuve de nouvelles idées et de nouveaux concepts qui restent selon lui à inventer ; la démocratie étant radicalement tournée vers les faits stricto-sensu, elle cloisonne les perspectives utopistes et les champs de possibilités nouvelles, chers à Musil pour cerner le présent et expérimenter des directions d’avenir.

Finalement cet instinct qui nous porte à relire Musil aujourd’hui, malgré un contexte ou une époque radicalement différent, c’est la recherche d’un esprit plein de ferveur pour analyser les comportements humains. S’il a surtout été le médecin légiste rigoureux d’une Cacanie dont le cœur ne battait plus, il nous a légué une œuvre qui ne s’adapte plus à l’Europe contemporaine mais qui invite son lecteur à faire valoir son esprit critique, à sortir de l’attente dans laquelle les organisations sociales peuvent nous cerner et, surtout, à lever un peu la tête pour regarder dans quel sens le mouvement des nuages se dirige.

[1] MUSIL Robert, L’homme sans qualités, éds. Seuil, Paris, 2004, tome 1, p. 316

[2] MUSIL Robert, « L’Allemand comme symptôme », in Essais, éds. Seuil, Paris, 1984, p. 350

[3] Ibid, pp. 367-372

[4] MUSIL Robert, « L’Europe désemparée ou petit voyage du coq à l’âne », in Essais, op. cit., p. 150

[5] HSQ, tome 2, p. 170

[6] MUSIL Robert, « Confession politique d’un jeune homme », in Essais, op. cit., p. 63

[7] MUSIL Rober, « La politique en Autriche », in Essais, op. cit., p. 43

[8] MUSIL Robert, « La nation comme idéal et comme réalité », in Essais, op. cit., p. 126

[9] HSQ, op. cit., tome 1, p. 292

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