Décapage, revue déterminée

par lundioumardi

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« Petit à petit, l’oiseau fait son nid » dit le proverbe. Il s’appliquerait très bien à Décapage, espèce rare mais recherchée dans la volière des revues littéraires françaises. J’avais déjà mentionné son nom et celui de son fondateur dans un précédent article[1], comme étant une des rares exceptions à fournir de la matière première littéraire dans ses pages, avec des extraits de romans et de nouvelles, écrits par de jeunes auteurs.

C’est Jean-Baptiste Gendarme, également romancier[2], qui est à la barre du navire depuis le premier numéro (2001), avec un équipage restreint – toutes les personnes ayant eu à faire avec la rédaction sont unanimes pour reconnaître l’incroyable travail brassé par ce rédacteur en chef magicien, capable de se dédoubler sur plusieurs postes. Depuis elle n’a cessé de s’étoffer cette revue : le maigre fanzine est devenu, au fil des numéros, un livret format A5 d’environ 150 pages, avec une mise en page travaillée aux résonances pop. Mais être une revue en France, c’est aussi avoir des soucis d’argent. À moins d’être hébergée au sein d’un groupe ou nourrie/blanchie par un mécène, une revue littéraire met généralement la clé sous la porte au bout de quelque temps. Était-ce l’avenir de Décapage ? Aucune idée puisque c’est la maison Flammarion qui en assure la pérennité depuis 2012.

L’ambition de Décapage – Chroniques décapantes, rencontres inattendues et autres bonnes nouvelles, c’est de rendre la littérature suffisamment ludique et loufoque pour amener des personnes qui n’en ont pas le réflexe vers des livres et des écrivains inscrits dans des champs variés. Jean-Baptiste Gendarme le dit lui-même, il ne lisait pas de revues littéraires pendant ses études de lettres et n’en lit toujours pas. Articles trop longs ? Littérature poussiéreuse ? Lui, a fait le choix de proposer des articles succincts, ludiques et accompagnés d’une riche iconographie pour mettre les yeux en appétit. Chaque numéro s’organise autour de quatre parties : les « Chroniques » dans lesquelles cohabitent un journal littéraire confié à un écrivain (François Bégaudeau, Arnaud Cathrine, Benoît Duteurtre, etc.) avec une interview imaginaire (Maupassant dans le dernier numéro) ou encore la lettre d’un jeune auteur à son idole ; La « thématique » qui constitue en quelque sorte le dossier de chaque numéro ; « La panoplie littéraire », rubrique racontée par un écrivain qui ouvre les portes de son atelier (Emmanuel Carrère, Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Marie Darrieussecq, Dominique Noguez, etc.) ; et enfin « Créations » qui propose des nouvelles inédites.

Si j’insiste sur cette revue dans mon « carnet numérique » c’est parce qu’elle prend le contrepied d’une idée reçue qui consiste à dire que l’audace et la littérature ne font plus bon ménage. Catherine Millet, elle-même romancière et fondatrice de la revue Artpress, a souvent dressé le constat amer d’une avant-garde absente des arts, dont celui de la littérature. C’est le bilan misérabiliste que l’on retrouve chez ces « grands noms » de l’édition pour qui la littérature se cantonne à ce que proposent les grandes enseignes. Lisez Décapage et vous verrez que le livre et le roman ne sont pas une vieille friche en lambeaux et qu’ils leur restent encore de beaux jours devant eux[3].

[1] « Books, revue indéterminée », 14 octobre 2014.

[2] Parmi ses romans, on compte par exemple Chambre sous oxygène (2005), Un éclat minuscule (2012), Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain (2014), etc.

[3] En 2014, la revue Décapage a été récompensée par le Prix littéraire Rive Gauche pour son travail. Le dernier numéro – automne/hiver 2014 – est consacré aux « Souvenirs de prix littéraires » avec des anecdotes et des confidences racontées par différents auteurs concernés. La revue est disponible dans de nombreuses librairies et chez quelques rares kiosquiers au prix de 15€.

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