Lâchez les rats

par lundioumardi

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Il se tient en ce moment, dans une antenne de la Bibliothèque nationale, une exposition qui ne fait pas assez de bruit en cette saison culturelle parisienne. Une exposition pourtant consacrée à un mouvement littéraire incomparable et sans précédent depuis sa création, le 24 novembre 1960, c’est-à-dire 54 ans jour pour jour ; à moins de considérer ce qu’il nomme lui-même « plagiat par anticipation ». Il se vend aussi en librairie le catalogue de cette même exposition, qui constitue un outil de grande valeur pour connaître et comprendre ceux que j’aime appeler « les empêcheurs de tourner en rond de la langue française ».

Mais arrêtons ici le suspens, il s’agit de l’exposition « Oulipo, la littérature en jeu(x) », organisée par la BnF dans les somptueux locaux de la bibliothèque de l’Arsenal (18 novembre 2014 – 15 février 2015)[1]. Alors éventuellement vous êtes-vous déjà rendus au Centre Pompidou pour admirer Duchamp le peintre, vous avez fait des heures de queue pour surfer sur la vague de Hokusai au Grand Palais et les carabines de Niki de Saint-Phalle vous ont définitivement convaincus que vous aviez assez piétiné dans les musées. Qu’à cela ne tienne, le catalogue est d’une telle qualité que l’on ne peut raisonnablement s’en priver[2].

Mais l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) c’est quoi ? Difficile de répondre en un mot, les Oulipiens eux-mêmes n’emploient jamais les mêmes : une famille, un jeu, un mouvement littéraire, des écriverons, un « rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir »[3], et que sais-je encore. Parmi leurs membres, on compte nombre de brillants cerveaux du dernier demi-siècle (Raymond Queneau, Italo Calvino, Marcel Duchamp, Georges Perec, etc.). Littérateurs, mathématiciens, les deux à la fois et dans les deux sens, quand on leur demande ce qu’ils font, ils répondent qu’ « ils travaillent ». Leurs outils ce sont les chiffres et les lettres triturés à partir d’un laboratoire intellectuel et créatif sans égal et ayant vocation à mettre la littérature « sous contraintes » : lipogrammes (suppression d’une lettre dans l’écriture d’un texte) [4], beaux présents (chaque vers est écrit avec les seules lettres du nom du destinataire), monovocalismes (toutes les voyelles à l’exception d’une seule sont bannies), palindromes (mots ou phrases qui peuvent se lire à l’identique de gauche à droite comme de droite à gauche, « tu l’as trop écrasé, César, ce Port-Salut »), etc.

Dans ce labyrinthe de mots, de sons, de vers, de poèmes, de romans et de bibliothèques, les Oulipiens ont ouvert la littérature française sur un champ infini de possibilités qu’ils continuent d’explorer et de nous faire découvrir – à travers leurs publications mais également via « Les jeudi de l’Oulipo », lorsqu’ils se réunissent une fois par mois pour partager leurs trésors d’ingéniosité et de créativité ludique. Pour avoir souvent exprimé ici le besoin d’une littérature en mouvement, les Oulipiens en offrent la représentation la plus dynamique, mais aussi la plus exigeante. Le catalogue remémorera aux initiés les « grands moments » du mouvement depuis sa création – avec sa chronologie, ses grandes figures, son esprit – et ouvrira l’œil du profane sur des options littéraires jubilatoires inédites.

[1] Bibliothèque de l’Arsenal – 1, rue de Sully – 75004 Paris.

[2] Ou li – po, Paris, éd. BnF / Gallimard, 2014 (39€). Avec sa riche iconographie et l’originalité de sa mise en page, ce catalogue entre dans la ligne des beaux livres que la BnF s’évertue de proposer au public.

[3] Définition que l’on prête à Raymond Queneau de ce qu’est un auteur oulipien.

[4] L’exemple le plus célèbre étant La disparition, roman écrit par Georges Perec et dans lequel la lettre « e » est totalement absente.

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