Fumée lue

par lundioumardi

Pablo Picasso, Le Fumeur, 1971

Pablo Picasso, Le Fumeur, 1971

C’est l’histoire de Proust qui, déjà très malade, est assis dans son lit à écrire la phrase parfaite en avalant ses litres de tisane à température exacte. Non content que sa phrase ne fasse que sept lignes au lieu de quinze, il décide de sortir de son appartement calfeutré à la recherche d’une situation qui lui permettrait de trouver les mots manquants. Jeu du hasard, il tombe sur Joyce dont il fait la connaissance. Marcel lui dit alors : « Connaissez-vous la princesse X ? » « Non » lui répond James. « Connaissez-vous la princesse Y ? » se risque t-il encore. « Non, répond Joyce à nouveau, et je m’en contrefiche. » Ce sera leur unique entrevue. L’anecdote, c’est l’auteur italien Italo Svevo (1861 – 1928) qui la raconte[1]. Pas étonnant puisqu’il a bien connu Joyce dont il était l’ami. L’auteur irlandais a vingt ans de moins – vingt et un pour être précis – et une carrière d’écrivain bien assise comparée à celle de Svevo qui a travaillé presque toute sa vie pour une banque avant de rejoindre l’entreprise de sa belle-famille. Ses écrits intéressent peu la critique et le public italiens de l’époque et c’est Joyce qui a participé activement à le faire connaître, après leur première rencontre à Trieste en 1906. Aujourd’hui, ses trois romans ont fait de lui un monument national de la littérature italienne : Une vie (1892), Senilità (1898) et surtout La Conscience de Zeno (1923).

Mais ce n’est pas ça qui m’intéresse aujourd’hui. Et pour être honnête, je n’avais encore jamais entendu son nom il y a de ça une semaine. Non, il y a une semaine j’étais chez mon ami Henri Dulac, éminent traducteur suisse-allemand, qui est toujours à l’affût de dénoncer une imposture, y compris les siennes. Mais ce soir là l’imposteur, c’était moi : alors que j’allumais une cigarette, il me reprocha de ne pas être un fumeur authentique. Il a raison, je ne fume qu’en certaines occasions et je parviens à m’en passer plusieurs jours d’affilée sans que cela soit contraignant. Une discussion s’est installée sur le sujet et il m’a fait découvrir Svevo à partir de son recueil de textes sur les Dernières cigarettes[2]. Si l’auteur est souvent qualifié, à tort ou à raison, de « Proust italien », sa madeleine à lui c’est la clope. Pas la cigarette du dandy qui pose en société. Non, la vraie dépendance qui conjugue chaque geste, de toutes les heures, de toute la sainte journée. Quel intérêt me direz-vous d’écrire ça et, encore plus, de le lire ? Et bien le simple intérêt que c’est de la littérature et de la bonne littérature quand l’auteur parvient avec une vigueur singulière à écrire l’obsession. Une obsession qui est au cœur de son œuvre – un chapitre entier de La Conscience de Zeno – mais également de ses écrits intimes. Parce que si Svevo fumait comme un sapeur, il a toute sa vie cherché à arrêter sans y parvenir, quitte à se mettre dans des situations inextricables : outre les tensions que cela a générées dans son mariage avec Livia, Svevo s’est ruiné dans des paris avec ses proches sur l’éventuelle réussite de mettre un terme à son « vice » ; paris qui se sont toujours soldés par un échec. Presque chaque jour a été pour lui celui de « la dernière » et autant de fois il s’est fourvoyé.

« Les résolutions s’accumulent en moi et l’amour aussi. J’ai, notamment, une peur horrible que tu (sa femme) puisses me mépriser en lisant ces lignes. N’est-ce pas que tu ne me méprises pas ? Et que tu m’estimeras au contraire beaucoup si maintenant je peux regarder cette date avec orgueil ? »

« Chez le vrai fumeur, les yeux fument, et l’estomac, et les poumons, et le cerveau ; chaque organe particulier du vicieux est un vicieux. »

« Le fumeur est avant tout un rêveur, c’est l’effet le plus immédiat de son vice ; un rêveur terrible qui s’usera l’intelligence en dix rêves et qui se retrouvera n’avoir noté qu’un seul mot. »

« Je pense que la cigarette a un goût plus intense quand elle est la dernière. Les autres ont aussi un goût particulier, mais moins intense. La dernière tire sa saveur du sentiment de victoire sur soi-même et de l’espoir d’un proche avenir de force et de santé. Les autres ont leur importance parce que, en les allumant, on proclame la liberté et que l’avenir de force et de santé persiste, mais il s’éloigne un peu. »

Quel intérêt de lire ça donc ? Et bien Le fumeur s’y retrouvera. Le non-fumeur comprendra peut-être enfin cette relation unique, faite d’amour et de haine, entre lui et ses plus ou moins 91,0% de nicotine. Quant au faux-fumeur comme moi, il se délectera d’être un imposteur si ça peut lui permettre qu’un ami cher pose un livre de Svevo et une cigarette entre ses mains.

[1] SVEVO Italo, Sur James Joyce, éd. Allia, 2014, 79 p. (6,20€). Allia publie ici la conférence, remaniée, prononcée par Svevo, le 8 mars 1927 au Convegno à Milan, sur le thème de James Joyce et particulièrement la (ou les) lecture d’Ulysse.

[2] SVEVO Italo, Dernières cigarettes – Du plaisir et du vice de fumer, éd. Rivages poche, 2000, 168 p.

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