Jean Rouaud, un cartographe du temps

par lundioumardi

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Passez devant la vitrine d’une librairie ou prenez le temps de rentrer à l’intérieur, vous constaterez que les récits consacrés au thème de la guerre occupent une place de choix dans la sélection des livres promus. La raison en est simple, c’est depuis les années 1960/1970 un sujet littéraire qui n’a cessé de rencontrer un public grandissant ; notamment depuis 2006 avec le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell. Alors tout le monde s’y est mis, avec entrain : les auteurs ont écrit leur histoire de la guerre, les éditeurs ont édité, les journaux ont rendu compte et les lecteurs ont lu. Voilà comment une mode se crée et tant mieux si ça fait vendre des livres. L’originalité, le panache, … tout ça c’est très bien mais on verra quand « l’industrie du livre » se portera mieux – si littérature il continue à y avoir bien sûr !

Jean Rouaud n’échappe pas à ce mouvement. L’héritage familial de la guerre est le cœur de ses romans. Sauf que dans son œuvre, plusieurs cœurs battent à l’unisson puisque plusieurs champs de bataille ont été visités. La dernière livraison, Un peu la guerre[1], en est l’exemple le plus abouti. Troisième volet de sa série « la vie poétique » – faisant suite à Comment gagner sa vie ? et Une façon de chanter – cette « autobiographie littéraire » est l’occasion pour l’auteur de retracer son chemin d’écriture qui va depuis ses études de lettres à la publication des Champs d’honneur, récompensé par le prix Goncourt en 1990.

On est donc dans les années 1960/1970, et le fils de petits-commerçants de la région de Saint-Nazaire souhaite devenir romancier. Oui mais voilà, c’est l’heure où l’on crie haut et fort que le roman est mort et que l’écrivain n’est rien, sinon une posture. Deleuze et Bourdieu sont les sommités intellectuelles d’avant-garde et le message qu’ils portent est celui de la dématérialisation du monde – entendre aussi la déconstruction du langage. En faisant de la condition du roman une de ses guerres, Jean Rouaud montre dans ce livre la résistance qu’il a opposée à une modernité en continuant à écrire malgré les mauvais présages qui s’annonçaient. Les traces laissées par les deux guerres mondiales, mais aussi par celle de l’Algérie, seront le cadre, les membres de sa famille les personnages.

« Quand tout a été inventorié de l’espace, le temps devient le nouveau blanc à cartographier. »

« Mais la révolution commençait par là, par le langage. Du parler ancien faisons table rase. A nouveau monde, nouveaux mots. Ce qui ne laissait pas de m’inquiéter, car ces mots dessinaient un territoire qui était un pur espace sémantique, où tout était régi par l’idée et dans lequel, sans repères, je ne voyais vraiment pas où trouver ma place. »

Alors il y a des étrangetés, comme les vibrants hommages en faveur de Breton mais qui semblent oublier le côté inquisiteur du poète au cours de ces années. De la même façon, son rejet de La Métamorphose de Kafka, mis sur le même plan qu’un mauvais film de science-fiction, laisse perplexe. Et puis surtout, il y a une grande absente de cette autopsie du roman à cette époque, qui n’est pas grave en soi mais qu’on aurait attendue de la part de l’ancien kiosquier qu’était Jean Rouaud : c’est la revue. La revue qui, comme j’en ai déjà exprimé la nostalgie ici, jouait le rôle de laboratoire pour la littérature et les idées. Mais cela ne doit pas faire oublier le talent de Jean Rouaud qui s’exprime à nouveau dans ce livre, avec un chapitre particulièrement émouvant consacré à Jérôme Lindon, ancien directeur des éditions de Minuit aujourd’hui décédé, qui a joué un rôle central dans la carrière de l’auteur en acceptant de publier Les Champs d’honneur quand tous les autres lui claquaient la porte au nez.

[1] ROUAUD Jean, Un peu la guerre, Grasset, février 2014, 254 p. (18€)

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