Lisez-riez

par lundioumardi

CV-Gauz-Cheeri

C’est à croire que la météo suivrait l’humeur de mes lectures et réciproquement. Ce serait d’ailleurs une question intéressante à se poser : savoir s’il existe ou non des livres et des auteurs « de saison ». Est-ce que le climat a une incidence sur nos choix de lecture ? Mais revenons à nos moutons ! La semaine dernière, c’est sous une pluie diluvienne que je pestais contre la revue Books. Aujourd’hui, c’est sous un soleil quasi suspect que je rencontre et rends compte de Debout – payé[1].

Suspecter, c’est le travail pour lequel Ossiri a été embauché : étudiant sans-papiers venu de Côte d’Ivoire, il est successivement vigile dans les magasins Sephora et Camaïeu des quartiers huppés de la capitale. Grand, costaud et noir, il présente tous les apparats de ces armoires à glace que l’on trouve postées au talon des portiques de sécurité, à l’affût d’un signal d’alarme. Mais du haut de son observatoire, la vigilance du personnage de Gauz – Armand Patrick Gbaka-Brédé de son vrai nom – s’est davantage concentrée à disséquer les codes et les aberrations de notre société de consommation, avec un humour et un cynisme de haute volée.

« Le vigile est à la sécurité ce que la Vache qui rit est au fromage. »

« Théorie du désir capillaire. Les désirs capillaires contaminent de proche en proche en direction du nord. La Beurette, au sud de la Viking, désire les cheveux raides et blonds de la Viking ; la Tropiquette, au sud de la Beurette, veut les cheveux bouclés de la Beurette. »

« Avec la quantité énorme d’habits fabriqués au pays de Mao, on peut dire qu’un Chinois dans un magasin de fringues, c’est un retour à l’envoyeur. »

Mais il ne faut pas s’y tromper, le livre ne se résume pas à des anecdotes déclinées à la queueleuleu pour dénoncer la fièvre mercantiliste de notre Occident. A travers les parcours de trois générations de vigiles venus en France, c’est une réflexion édifiante qui rythme le récit pour critiquer un système d’intégration qui ne parvient plus à remplir son rôle – depuis l’époque où l’on ne parlait pas de sans-papiers à celle des attentats du 11 septembre et les réactions paranoïaques qui s’ensuivent. Derrière les volets de son humour, c’est un constat amer que dresse l’auteur – celui d’une société qui s’est fourvoyée en pensant qu’une fois les spécificités culturelles gommées, la paix sociale règnerait, avec les tristes résultats auxquels nous assistons chaque jour.

L’autre force de ce livre c’est sa langue. J’avais des réticences à en parler ici parce qu’il est déjà sous les lumières d’une critique largement unanime pour saluer ses qualités et son originalité, dans cette rentrée littéraire aux signatures bien connues. Mais ayant parler ici de la nécessité d’une littérature qui respire, Debout – payé s’impose comme un parfait exemple d’une volonté de manier autrement les mots, de réfléchir la langue avec des intentions nouvelles et qui nous bouscule, confortables lecteurs que nous sommes assis sur nos habitudes. Le premier livre d’un auteur plein de promesses donc, édité par une discrète maison d’édition, Le nouvel Attila, qui ne cesse de surprendre dans ses choix et qui offre une véritable bouffée d’air dans l’épais brouillard de notre littérature contemporaine.

[1] GAUZ, Debout – payé, éd. Le nouvel Attila, 2014, 192 p. (17 €)

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