Books, revue indéterminée

par lundioumardi

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L’automne s’est confortablement installé depuis plusieurs jours, déjà raccourcis, avec des arbres à élaguer et des veloutés de champignon à la carte des restaurants. C’est le mois d’octobre finalement, semblable aux précédents, quand on se tient debout devant la fenêtre, le dimanche, une tasse de thé entre les mains en se demandant ce qu’on pourrait bien lire. Une solution aurait été de choisir une valeur sûre, genre Proust, et d’aller s’asseoir avec l’un de ces livres sur un banc du parc Monceau pendant tout l’après-midi. Oui mais je ne suis pas encore assez vieux pour faire ça et il y a les réunions des Scouts de France le dimanche au parc Monceau – vous savez, celles où ils s’assoient en ronde pour chanter « qu’il est formidable d’aimer ! ». Et puis en rangeant de vieux papiers, je suis tombé sur un ancien numéro de la revue Books, un spécial été de 2013, que j’avais acheté parce qu’il s’intéressait à des journaux intimes détonants et peu connus. Un numéro formidable qui montrait comment cette occupation sans profit – tenir un journal – révélait des trésors, à la fois littéraires et historiques, et pouvait devenir la postérité d’un auteur qui n’aurait pourtant écrit que cela. J’ai donc laissé Proust de côté pour aller chez le kiosquier trouver le dernier numéro de la revue.

Le vendeur me propose celui d’octobre, Le vrai scandale de la viande, mais aussi celui de septembre, Yoga & Méditation – De l’Inde des sutras à l’Occident branché. Tout un programme dominical ! Je m’interroge un peu avant de les parcourir : la revue s’appelle bien Books – Livres & idées du monde entier, on devrait donc parler un peu littérature et puis je pense aussi à Léon-Paul Fargue qui disait « une revue, c’est le laboratoire des idées de demain ». Alors allons-y gaiement sinon c’est le parc Monceau assuré ! Les rubriques se suivent, depuis l’éditorial d’Olivier Postel-Vinay « Bientôt tous yogis » en passant par un article sur les frères ennemis de l’islamisme turc et un autre sur la menace représentée par la Défense chinoise ; sans oublier les problématiques environnementales avec la question du changement climatique. Quant à la rubrique « Best sellers », elle met en avant un manga sur les conditions ouvrières à Fukushima, un livre italien évoquant le regain de la foi en Italie, un manuel de nutrition chinois et un ouvrage consacré au « trading à haute fréquence ». Seule une petite colonne pour un livre qui évoque l’œuvre de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal.

Finalement, c’est un exemplaire de Courrier international que j’ai l’impression de tenir entre les mains, avec des photographies de ce qui se passe un peu partout dans le monde. Et la comparaison ne s’arrête pas là. La fameuse liste des contributeurs à un numéro, que l’on trouve juste après l’éditorial de Postel-Vinay[1], est avant tout la liste d’auteurs, journalistes et universitaires la plupart du temps, dont les articles sont déjà parus dans d’autres journaux ou revues internationaux, certes prestigieux (The New York Review of Books, The Spectator, Proceso, Die Süddeutsche Zeitung, etc.), et traduits par l’équipe de Books. La démarche n’est pas critiquable à partir du moment où le lecteur est tenu informé – une note écrite en tout petit donne la référence à la fin de chaque article. Ce qui l’est davantage c’est d’avoir recours à des articles datés parfois de plus de dix ans pour traiter d’un livre et d’un sujet dont la lecture est en perpétuel mouvement et qui mériteraient une critique au goût du jour [2]. Même déception avec le dernier numéro, où la couverture fait cohabiter le dossier sur « Le vrai scandale de la viande » avec l’annonce que « Heidegger était bien un nazi ». Je n’ai rien contre le mélange des genres, bien au contraire, encore faut-il qu’il soit manié de façon pertinente et avec rigueur. Seul soulagement : ils n’ont pas eu le bon goût de solliciter Aymeric Caron pour venir prêcher la bonne parole et nous culpabiliser de manger une entrecôte saignante accompagnée d’un bon verre de Bourgogne !

La critique est facile, j’en ai conscience. Et loin de moi l’idée de considérer la Littérature comme une vieille poterie ébréchée que l’on devrait placer en vitrine dans un musée. Encore une fois, bien au contraire ! Ce que je reproche à Books, c’est qu’elle ne réponde pas, ou alors de moins en moins, à cette opportunité que laisse une revue littéraire de susciter le désir à l’encontre d’un écrivain. C’est un constat amer de s’apercevoir que de moins en moins de revues littéraires font ce travail : d’abord parce qu’elles n’ont plus les moyens de subsister autrement qu’en diversifiant leurs champs d’études sur un spectre qui donne le vertige tellement il est large. Les livres qui abordent les thèmes de société rencontrent un public plus nombreux que les romans ou que la poésie désormais réduite à peau de chagrin. Ensuite parce que les rubriques littéraires des principaux journaux et revues dites « généralistes » se sont emparés de ces sujets, en donnant le La sur ce qui doit être lu. Seules de rares exceptions, à l’image de la revue Décapage – fondée en 2001 par Jean-Baptiste Gendarme -, ont encore cette exigence d’insérer dans leurs pages des nouvelles ou des extraits de livres, écrits par des auteurs installés ou encore inconnus, avec la seule ambition de ne servir à rien d’autre que de faire respirer la littérature. Bien heureusement, l’automne ne fait que commencer et les dimanches de rattrapage seront nombreux …

[1] Fondateur et directeur de Books, depuis son lancement en novembre 2008.

[2] C’est le cas de l’article de Rebecca Mead par exemple, dont le titre a été traduit par « Une passion occidentale », paru dans le dossier consacré au yoga et qui avait été initialement publié dans le New Yorker daté du 14 août 2000, soit 14 ans avant sa reprise par Books.

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