Inclassable Ignatius Reilly

par lundioumardi

La-conjuration-des-Imbeciles-de-John-Kennedy-Toole

« Inclassable », c’est l’adjectif qui revient de façon récurrente chez les critiques pour évoquer le roman de John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles. Ce choix tient à l’histoire du livre et de son auteur : ne parvenant pas à être publié, John Kennedy Toole se suicide en 1969 à l’âge de 31 ans, laissant derrière lui deux romans (La Bible de Néon et La conjuration des imbéciles). Le second sera édité pour la première fois en 1980 grâce à l’acharnement de la mère de l’auteur auprès de l’écrivain Walker Precy, qui préface le roman. Il obtient le prix Pulitzer en 1981, à titre posthume.

Mais si le terme « inclassable » revient souvent c’est pour désigner le héros tellement particulier qu’est Ignatius Reilly. Sa description inaugure le roman et souligne la place que son personnage occupera :

« Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d’une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l’intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d’autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s’avançaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s’enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre chips. »

Des deux flèches opposées perchées sur sa tête, Ignatius Reilly a pris la direction d’aucune puisque, à ses yeux, ni l’une ni l’autre n’en valaient la peine. Avec son anneau pylorique et les multiples cahiers Big Chief qu’il noircit, il bouscule les codes, refuse tous les pans de la société moderne, même au prix de nombreuses contradictions. Il est repoussant, se goinfre mais apparaît aussi perspicace et délirant d’intelligence. Ignatius ne propose aucune issue possible à son repli ; il envisage le monde comme un vomitif et ne fait qu’idéaliser une forme de société dans laquelle il aimerait se projeter. C’est ainsi que chacune des aventures éprouvées au fil du livre est haute en couleur et se termine dans un drame total, travaillant la névrose du héros : « Ma psyché tomberait en miettes après toutes les agressions qu’elle a déjà subies. »

Mais les valeurs effondrées d’Ignatius sont aussi révélées dans le miroir des autres personnages, tous aussi savoureux. Ils sont la représentation de la Nouvelle-Orléans des années 1950/60, si diversifiée, métissée. Leur situation d’échec permet à Ignatius de mener son combat solitaire contre la société moderne : une mère alcoolique, un flic condamné à surveiller les toilettes d’une gare routière, etc. C’est d’ailleurs en eux que se trouve l’origine du titre, A Confederacy of Dunces, très finement traduit par La conjuration des imbéciles, via Jean-Pierre Carasso. Seule la petite amie d’Ignatius, Myrna Minkeff, militante en faveur de la liberté sexuelle, parvient à le relier à une certaine réalité. Mais là encore, dans des actions qui ne conviennent jamais et pour une relation qui n’a pas un seul trait de l’évidence.

Peut-être fallait-il un personnage aux dimensions d’Ignatius pour que John Kennedy Toole arrive à se projeter et à dessiner la dégénérescence du monde dans lequel il vivait. Les propos sont truculents et les pérégrinations prennent toujours une tournure rocambolesque. Pourtant une certaine mélancolie entoure Ignatius et l’on ne peut s’empêcher de s’identifier, surtout lorsque ses rejets sont, cinquante ans plus tard, nos propres résignations.

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