Pourquoi lire Citadelle aujourd’hui ?

par lundioumardi

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Si l’on représentait l’œuvre de Saint-Exupéry par un monument, le Petit Prince se tiendrait debout devant la façade, invitant les passants à se faire photographier à ses côtés. Avec plus de 130 millions d’exemplaires vendus et autant de traductions que pour la Bible et le Coran, ils ont été nombreux à garder le souvenir de cette lecture souvent lointaine. Déjà moins nombreux sont les touristes qui ont pris la décision de franchir les barrières à l’entrée pour grimper dans les tours. Parmi elles, Courrier du Sud (1929), Vol de nuit (1931) ou encore Terre des hommes (1939), récompensé par le Grand prix du roman de l’Académie française. Et puis il y aura le touriste consciencieux ; celui qui, au sortir de sa visite, ira consulter les ouvrages satellites : les lettres, les carnets, les articles, etc. Enfin, le contemplatif ! Celui à qui on aura déconseillé de crapahuter au sommet de la plus haute tour du bâtiment parce qu’elle est difficile d’accès et dont l’aménagement reste à faire. Ce donjon souvent mis de côté, c’est Citadelle, roman – poème commencé en 1936 et que l’auteur n’a pas eu le temps d’achever avant sa mort, en 1944.

« Difficile » et « inachevé » sont les adjectifs qui reviennent fréquemment pour décrire les abords de cette Citadelle. Les lecteurs de Saint-Exupéry ne pouvaient être que surpris par ce récit, où l’on ne retrouve pas les thèmes habituels de son expérience de pilote d’avion, du voyage et de l’exotisme. Cet ouvrage livre la méditation d’un jeune prince berbère appelé à diriger un empire et son peuple. Reprenant les enseignements paternels qu’il a reçus et les expériences qui sont déjà les siennes, il va interroger ses propres aptitudes à être chef et le bon usage qu’il doit garder de son autorité. Et c’est dans « la ferveur », accompagnée d’une morale exigeante, que le chef parviendra à comprendre les hommes qu’il gouverne : non pas en invoquant le devoir comme esbroufe pour accéder au pouvoir, mais en se sacrifiant lui-même pour accomplir ce devoir. Si l’on veut bien « prêter deux neurones au cerveau » de ce prince par lequel Saint-Exupéry s’exprime, voici ce qu’il nous dit :

« Ne confonds donc point la ferveur avec l’usage des provisions. La ferveur qui exige pour soi n’est point ferveur. La ferveur de l’arbre va dans les fruits qui ne lui rapportent rien en échange. Ainsi de moi, vis-à-vis de mon peuple. Car ma ferveur coule vers des vergers dont je n’ai rien à attendre. »

Comme le rappelle Michel Quesnel, auteur de la préface et passeur incontournable de l’œuvre de Saint-Exupéry, il ne faut pas oublier le contexte dans lequel ce livre a été conçu – une époque où la France est envahie par l’armée nazie. Les premiers résistants s’organisent pour lutter contre l’envahisseur mais peu nombreux encore sont ceux à vouloir protester en faveur de l’homme contre l’inhumain. « Saint-Exupéry, pour sa part, a mesuré, par-delà les maisons en ruine, la ruine des architectures mentales et des ensembles culturels. Il faut réarmer les consciences. C’est l’impératif auquel Citadelle doit désormais répondre. »

Dans ce livre qui ne possède aucune trame, qui n’a pas de réelle cohérence, c’est le rapport intimiste à son pays que Saint-Ex’ délivre. Un pays qu’il voit se fracturer autour des hommes et de leurs divergences. Comment ne pas trouver un écho à notre époque, dans laquelle les communautés se regardent en chien de faïence pour préserver leur pré carré ? Une époque où Ilan Halimi se fait séquestrer et torturer pendant trois semaines par un groupe d’une vingtaine de personnes pour sa seule appartenance à la communauté juive. Une époque où Hervé Gourdel se fait décapiter pour menacer de représailles la politique d’un État. Une époque où un homosexuel se fait passer à tabac parce qu’il symboliserait la faillite du modèle familial. Bref, une époque qui croyait en avoir fini avec la barbarie mais qui n’a jamais déployé autant de faisceaux haineux dans toutes les directions possibles. Et c’est la valeur de ce livre de vouloir renouer avec des valeurs humanistes quand les consciences sont en loques et que l’organisation du pouvoir n’a pas d’autres ambitions que d’assurer sa perpétuité, sans vision plus lointaine pour réconcilier ses membres. La première phrase du livre annonce la couleur : « Car j’ai vu trop souvent la pitié s’égarer », mais il semblerait qu’il n’y ait pas qu’elle qui se soit égarée !

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