Le choix de mes libraires – Épépé

par lundioumardi

Epépé-de-Ferenc-Karinthy

C’est un engagement de Lundioumardi de défendre le travail des libraires et d’encourager les lecteurs à aller vers eux. Ce post en est la première occasion. Le livre dont il est question m’a été recommandé par deux fois : Matteo de la Librairie de Paris (75017) mais également par les libraires de L’Usage du monde (75017). Il s’agit d’Épépé, un roman de 1970 écrit par l’auteur hongrois Ferenc Karinthy[1].

Pour les présentations, Ferenc Karinthy (1921 – 1992) est le fils de Frigyes Karinthy (1887 – 1938), un des plus célèbres écrivains hongrois de l’entre-deux-guerres. Journaliste, dramaturge, traducteur de Molière dans son pays et champion de water-polo, deux autres de ses livres ont été traduits en français : Automne à Budapest (In Fine, 1992) et L’Âge d’or (Denoël, 2005). Mais c’est Épépé qui a connu la plus grande résonnance sur les territoires francophones, grâce à la volonté d’Olivier Rubinstein d’en récupérer les droits chaque fois qu’il prenait la tête d’une maison d’édition, pour l’inscrire à son nouveau catalogue – chez Denoël en 1999 et 2005, puis chez Zulma en 2013. Notons enfin que sa fille, Judith Karinthy, est aux commandes de la traduction française des œuvres de son père et de nombreux autres écrivains et artistes de son pays.

L’histoire est celle de Budaï, linguiste hongrois en partance pour Helsinki où il est invité à une conférence. Manquant la correspondance de son avion, il se retrouve dans un ailleurs inconnu et sans forme : est-ce une ville ? un pays ? Nous l’ignorons parce que le terrain et la langue de ses habitants ne sont pas traduisibles pour le héros. Polyglotte averti qui maîtrise les grandes familles linguistiques, Budaï ne va cesser de se cogner contre une absurdité : son incapacité à comprendre et à se faire comprendre.

« On lui répond chaque fois de cette même manière incompréhensible sur cette intonation inarticulée, craquelante : ébébé ou pépépé, étyétyé ou quelque chose comme ça. »

Malgré les trésors d’ingéniosité qu’il développe, ne serait-ce que pour déceler un mot susceptible d’engager une bribe de conversation, Budaï va être pris dans un étau qui ferme peu à peu l’horizon d’un retour sur ses pas. L’écriture de Karinthy devient alors une spirale dans laquelle s’engouffre la course désespérée de son personnage, vers une issue de plus en plus infernale et suffocante.

« Ce n’est pas si facile, l’idée fraye son chemin obstinément, inexorablement : et s’il ratait sa chance ? Cela devient une idée fixe, s’il ne fait pas tout, s’il ne va pas jusqu’au bout de tout ce qui promet la moindre lueur d’espoir, s’il baisse les bras une seule et unique fois, cela voudrait dire qu’il a abandonné le combat, et qu’il ne se libérera jamais d’ici. »

On l’aura compris, ce n’est pas un livre léger qui détend. Mais c’est un livre dont le principal héros est le langage. Le langage comme évidence pour chacun de nous mais qui devient abîme lorsque les êtres humains ne parviennent plus à s’en servir, à y avoir recours. Épépé aura bientôt 45 ans mais son intensité est tellement contemporaine d’une époque qui ampute le langage de toutes ses possibilités. Et dans l’univers parallèle que Ferenc Karinthy nous dépeint, un monde sans langage devient la promesse d’un égarement irréversible de l’individu.

Emmanuel Carrère, auteur de la préface, a raison d’écrire qu’il est peu probable de s’arrêter sur ce livre sans en avoir entendu parler avant. L’auteur et le titre ne renvoient pas à des références immédiates. Il y a bien sûr ce fameux lecteur qui prendra toujours le temps de sélectionner longuement la qualité de l’objet de sa convoitise. Mais pour les plus pressés, ceux qui prennent le risque d’un achat regretté, Épépé ne sera pas forcément l’ouvrage sur lequel ils vont aller se pencher. Quelle erreur commet-on parfois de ne pas solliciter son libraire !

[1] KARINTHY Ferenc, Épépé, trad. Du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, éd. Zulma, Paris, 2013, 288 p. (9,95 €)

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