La vanité, de L’Ecclésiaste au Bûcher

par lundioumardi

the Knights Dream - Antonio de Pereda - 1655

El sueño del caballero – Antonio de Pereda – 1670

Paroles de l’Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?

Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie ; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire ; l’oeil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.

Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

L’Ecclésiaste, I (v. 250 av J-C)

Quel étrange mot « la vanité » : il fait partie de ceux qui évoquent une réalité particulière mais que l’on peine à définir lorsqu’on s’y attarde. Il est déjà présent dans la Bible et n’a cessé de parcourir les siècles, en suivant les usages, mais aussi les formes, que l’air du temps voulait bien lui donner, ou se les appropriant lui-même. D’un concept qui interrogeait la vacuité de l’existence humaine condamnée au spectre de la mort, la vanité est devenue un mode de représentation à part entière pour l’art occidental ; un genre esthétique qui trouve son assise dès la fin du XVIe mais surtout au XVIIe siècle avec l’avènement du Baroque : bougies, crânes, squelettes, etc., sont les signes figurés pour énoncer le caractère éphémère de l’existence mais dont la fonction serait de durer éternellement. La vanité n’est pas sortie indemne de ce séjour dans le pictural baroque : tout comme la peinture, la vanité s’affranchissait du religieux pour se focaliser davantage sur l’être humain. Elle n’en demeurait pas moins une représentation du temps, mais un temps qui ne se dirigeait plus uniquement vers la mort, qui s’intéressait également aux notions de rupture, de choix ou de catastrophe. C’est ici la magie d’une image de parvenir à suggérer le temps qui file vers une finitude, quelle qu’elle soit, d’un seul regard.

La littérature n’est pas en reste et la vanité est un thème récurrent chez les écrivains. En pagaille, citons Montaigne, Shakespeare, Thackeray, Thomas Mann, Proust, Woolf, Pessoa, Joyce et plus récemment Tom Wolfe, auteur du Bûcher des vanités. Tous ont montré la part de vanité du monde auquel ils appartenaient et qu’ils observaient pour leurs lecteurs. Mais si nous en sommes les destinataires, n’oublions pas que la prise en charge de ce thème par un auteur est une vanité supplémentaire lorsque celle-ci constitue la justification de l’œuvre elle-même. Si l’être humain est par nature vaniteux, l’écrivain qui se charge des affaires de vanité le serait doublement.

Ce thème est central chez Montaigne. Il constitue un chapitre entier des Essais (Livre III, chap. 9), intitulé « De la vanité » (1588), directement lié au Journal de voyage en Italie. Celui-ci s’ouvre sur une sorte de blague lorsque Montaigne écrit :

« Il n’en est à l’aventure aucune plus expresse que d’en escrire si vainement ».

Assimilant d’abord l’écriture à un voyage qui n’a ni but ni fin, c’est le voyage qui devient ensuite écriture, par la trace du chemin parcouru, comme un éloge en faveur du mouvement et de l’errance. L’auteur n’oublie pas d’interroger les nombreux visages de la vanité humaine – la frivolité, l’ambition, etc. – en alternant les sentiments de joie et de douleur que lui procure la vanité dans ce tour du monde de la conscience de soi :

« Je m’emploie à faire valoir la vanité mesme et l’asnerie si elle m’apporte du plaisir, et me laisse apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. »

Autre époque, autre regard, Thackeray a lui aussi recouru à l’humour pour nous dresser les codes du XIXe siècle britannique. La Foire aux vanités (Vanity Fair) est d’abord paru sous la forme d’un feuilleton mensuel dans le magazine Punch entre 1846 et 1847. La thèse défendue par l’auteur, c’est la tentation de l’être humain à déroger aux principes moraux pour parvenir à se faire une place dans la société ; blâmant tour à tour les individus et le système qui les produit. Les personnages de Thackeray ne restent jamais complètement bons ou mauvais devant les perspectives de leur avenir. Ils effectuent des choix qui leur promettent d’atteindre leurs fins, quitte à mettre de côté leur prétendue vertu. Un programme annoncé par l’auteur dès le prologue, dans lequel il introduit une conversation familière avec le lecteur et qui se poursuivra tout au long du texte :

« Quand le directeur du théâtre des marionnettes s’assied sur les planches devant les rideau et promène son regard sur la Foire, un sentiment de profonde mélancolie s’empare de lui à la vue de ce lieu animé. On y assiste à beaucoup de beuveries et de ripailles, on y voit des gens courtiser ou repousser leur partenaire, on y entend des rires et des pleurs, on y voit fumer, tricher, lutter, danser, jouer du violon ; des brutes bousculent tout le monde, des gandins lorgnent les femmes, des canailles visitent des poches, des agents de police surveillent la scène, des charlatans (nos rivaux, que le diable les emporte !) beuglent devant leurs stands, et des rustres écarquillent les yeux devant les danseuses pailletées et les pauvres vieux acrobates aux joues peintes, tandis que des êtres aux doigts agiles s’affairent autour de leurs poches par-derrière. Oui, nous sommes bien à la FOIRE AUX VANITÉS : le lieu n’est assurément pas moral ; ni joyeux, même si l’on y mène grand bruit. »

Mais l’humour n’a pas été le ton privilégié de tous les écrivains pour raconter la vanité. Chez Proust, la fragilité humaine et le spectre de la mort ont été au centre de sa critique des vanités. Du côté de Guermantes est la caricature par excellence des mondanités et de la futilité de cette vie. Lorsque Swann annonce à la duchesse de Guermantes son incapacité à participer à un voyage en Italie parce qu’il sera mort des suites de sa maladie, on assiste dans la réponse de celle-ci à une première mise à mort de Swann, relégué au rang de problème et non plus d’ami proche faisant partie d’un cercle :

« « Qu’est-ce que vous me dites-là ? » s’écria la duchesse en s’arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d’incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui indiquât la jurisprudence à suivre, et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier.

« Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann

« Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu’ici. Mais comme vous me l’avez demandé et que maintenant je peux mourir d’un jour à l’autre… Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville » ajouta-t-il parce qu’il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d’un ami, et qu’il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. »

Chez les trois auteurs auxquels on s’est intéressé, la vanité – ou les vanités – a revêtu des formes différentes selon les terrains de son déploiement : le voyage chez Montaigne, l’ascenseur social chez Thackeray, les fêtes mondaines chez Proust. À l’époque contemporaine, c’est le journaliste et romancier américain Tom Wolfe qui s’est emparé de ce sujet pour critiquer les rouages de notre société. Pour résumer brièvement, Le Bûcher des vanités (1987) décrit la descente aux enfers d’un riche financier de Wall Street, Sherman McCoy, accusé d’avoir renversé un jeune noir dans le Bronx. Au fil de l’intrigue, et surtout du procès, il perdra tous les attributs modernes de la puissance et d’une vie dite « réussie » : sa famille, son emploi, ses relations mais aussi sa dignité. Le héros n’est pas sympathique en soi mais ce que Tom Wolfe attaque avec virulence c’est la chasse à l’homme dont il est l’objet ; l’abattage dont il sera la cible par les journalistes, le système judiciaire et davantage encore par une bien-pensance qui considère que l’ordre social est rétabli dès lors qu’un bouc émissaire vient à périr sur le « bûcher des vanités » aux yeux de tous. Un manichéisme détourné qui se résume dans cette citation devenue célèbre depuis :

« Ne vous retrouvez jamais pris dans le système de la justice américaine. Dès que vous êtes pris dans la machinerie, juste la machinerie, vous avez perdu. La seule question qui demeure, c’est combien vous allez perdre. »

« Rien de nouveau sous le soleil » annonçait l’Ecclésiaste… Plus de deux mille ans après l’écriture de ce texte, force est d’admettre qu’il n’avait pas tort, puisque Vanitas vanitum omnia vanitas !

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