Le Studio reste ouvert

par lundioumardi

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Quand on lit Simon Leys avec attention, on se rend compte à quel point on le connaît peu. C’était sans doute une volonté de sa part, lui qui écrivait sans s’inclure dedans que « dans leur jeunesse et durant leur période de formation, les talents des hommes vraiment supérieurs (et promis à un brillant avenir) doivent rester cachés ».

Les éléments de sa biographie sont accessibles. On rappellera simplement que Pierre Ryckmans, de son vrai nom, est né en 1935 dans une famille bourgeoise de Bruxelles ; que dès l’âge de 19 ans il fait son premier voyage en Chine, marquant le début d’une carrière de sinologue qui n’a pas manqué de déranger. En 1971, alors que les élites européennes sont pétries d’un culte maoïste aveugle et dont elles mettront des années à se défaire, Simon Leys tente de faire publier son premier livre, Les habits neufs du président Mao, dans lequel il dissèque les mensonges de la Révolution culturelle et l’incapacité de Mao à construire l’État moderne qu’il promettait. Les éditeurs lui claquent la porte au nez, l’intelligentsia française accuse l’auteur d’être à la botte de la CIA et le journal Le Monde se lance dans une critique des sources dont il semble aujourd’hui se repentir ! Ce sont les éditions Champ Libre qui auront finalement l’audace et le bon sens de publier l’ouvrage.

L’auteur, essayiste, observateur, philosophe, critique littéraire et j’en passe nous a quitté le 11 août dernier, à l’âge de 78 ans. Ce fut l’occasion pour certains de faire amende honorable ; Le Monde a en effet publié un article intitulé, non sans humour, Quand « Le Monde » étrillait Simon Leys… avant de l’encenser. On retrouve là une longue tradition française, notamment parmi les journalistes et les universitaires, à attendre le décès d’un penseur contesté pour en reconnaître les mérites et les qualités. Cette même tradition qui fait que l’on a commencé par occulter Guy Debord avant d’en faire le sujet récent de tous les suppléments de magazines et d’une exposition à la Bibliothèque Nationale de France. Peut-être Simon Leys sera-t-il l’objet de la même récupération…

En tout cas, cela ne doit pas empêcher les lecteurs qui ne le connaissent pas ou peu de se (re)plonger dès à présent dans cette œuvre foisonnante. De ses travaux sur la Chine en passant par ses critiques littéraires (Henri Michaux, Joseph Conrad, etc.) sans oublier son Orwell, ou l’horreur de la politique qui constitue un des meilleurs textes écrits à ce jour sur l’auteur de 1984. Le Studio de l’inutilité enfin, essai paru chez Flammarion en 2012 et dans lequel le lecteur « pressé » trouvera un juste panorama des questions qui ont animé cet écrivain dont l’expression poétique se mêlait à un regard acerbe pour décrire le monde qu’il voyait.

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