Monsieur Rabelais, où êtes-vous passé ?

par lundioumardi

pantagruel

Le paysage politique français a été dominé ces derniers jours par un nouveau remaniement ministériel dont la vocation est d’assurer la cohérence des actions gouvernementales à venir. Plus de deux années d’exercice donc, pour faire le choix de la crédibilité et garantir aux Français que : cette fois ça y est ! tout le monde est sur le pont ! Robert Musil lui n’était pas français mais sans doute aurait-il partagé notre lassitude et notre défiance à l’égard de la politique et de ses représentants, lorsqu’il exprimait déjà sa déception de la façon suivante : « On ne sait même pas au juste par quoi on se laisse gouverner ; périodiquement, une tempête s’élève, et tous les ministres de tomber aussitôt comme des gymnastes exercés ; mais, la tempête calmée, on retrouve leurs successeurs exactement dans la même position »[1].

Le « successeur » qui m’intéresse aujourd’hui, c’est Najat Vallaud-Belkacem, en charge du ministère de l’Éducation. D’abord parce que c’est la semaine de la rentrée des classes ; ensuite parce qu’elle est la cible d’un procès détourné et sans la moindre consistance de la part de ceux qui se sont autoproclamés comme étant les défenseurs de la bonne morale ; enfin parce que les questions autour de l’école et de son rôle dans notre société me semblent renoncer, depuis une vingtaine d’années, au principe de la transmission, qui était pourtant le moteur et la principale raison d’être de l’institution.

Le projet porté par la ministre, c’est d’abord la poursuite de l’action de ses deux prédécesseurs, Vincent Peillon et Benoît Hamon ; à savoir la création des 60 000 postes promis par François Hollande lors de sa campagne de 2012, la réforme des rythmes scolaires et la réforme du système de notation. Elle entend également promouvoir, c’est sa marotte, l’égalité hommes-femmes ou garçons-filles, ce n’est pas encore très concret, au sein des salles de classe. Attendue sur tous ces fronts, elle n’a pas tardé à prendre position : 60 000 nouveaux postes il y aura bien, punition il y aura également pour les maires « frondeurs » tentés pour ne pas suivre la réforme des rythmes scolaires, et malgré les difficultés de recrutement d’éducateurs qu’elle semble nier. Voilà pour la structure. Maintenant le fond !

Benoît Hamon a jugé bon qu’une notation davantage « bienveillante », en langage clair des notes revues à la hausse, soit mise en place pour encourager les élèves en difficultés. Si l’on prend l’exemple de la dictée, exercice classique qui a longuement fait ses preuves sur l’apprentissage de la langue française, il s’agirait de réévaluer à la hausse la copie selon que l’élève réalise des progrès en grammaire, en conjugaison, en vocabulaire, etc. Au-delà de l’insulte que cela adresse aux enseignants, jugés suffisamment « malveillants » pour se délecter d’attribuer des mauvaises notes, cette réforme devient complètement improductive dans la mesure où elle gomme le niveau réel d’un enfant : les matières dans lesquelles il a acquis une connaissance et maîtrisé une technique, des matières dans lesquelles il n’atteint pas le niveau moyen requis.

La promotion de l’égalité des sexes féminin et masculin dans les salles de classe est un débat qui, quant à lui, est malheureusement déplacé. Symbole d’une intégration réussie, qui défend une certaine vision du féminisme et qui a porté la réforme de l’élargissement des droits des homosexuels, Najat Vallaud-Belkacem est, comme tous les symboles mis sur le devant de la scène par un pouvoir, la cible d’attaques qui ne tirent pas vers le haut le débat d’idées. Le seul reproche qui puisse légitimement lui être adressé aujourd’hui, c’est de ne pas avoir la moindre compétence particulière dans le domaine de l’éducation. Et l’entendre s’offusquer que les manuels scolaires « s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT de certains personnages historiques ou auteurs »[2], m’invite à penser qu’elle est très éloignée des problématiques réels de l’école et de l’enseignement. Pour l’anecdote, amusez-vous, ne serait-ce qu’une minute, à imaginer la réponse qu’aurait donnée Verlaine ou Roland Barthes s’ils avaient été invités à développer leur « orientation LGBT » dans un texte ou un entretien et vous me direz à quelles conclusions vous parvenez…

Ce qui est absent du débat et ça depuis plus de deux décennies, c’est l’incapacité de l’école à transmettre un savoir et à préparer les enfants pour qu’ils puissent décider de leur avenir. C’était ça la fonction initiale de l’école : donner la possibilité et les armes pour choisir ! Les programmes, tels qu’ils sont conçus par l’Éducation nationale, ont désincarné la littérature, l’enseignement des mathématiques ne parvient plus à exprimer la réalité d’une mesure et d’un poids, les repères historiques ne sont plus identifiés, etc. Sans parler du renoncement à la méthode syllabique en faveur de la méthode dite « globale » pour l’apprentissage de lecture, avec la catastrophe que l’on connaît tous aujourd’hui. Et pourtant nous persistons en ce sens, à chaque réforme répond son lot de grèves mais sans que quiconque envisage de revenir à l’essence même du rôle de l’école.

Cette invitation à la liberté par la connaissance, on la retrouve dans la lettre de Gargantua à son fils, Pantagruel, dont je cite un extrait pour conclure ce premier post consacré à l’éducation, parce qu’il incarne toute la générosité et l’intensité qu’il y a dans l’apprentissage d’un savoir :

« C’est pourquoi, mon fils, je t’admoneste qu’emploies ta jeunesse à bien profiter en études et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l’un par vives et vocales instructions, l’autre par louables exemples, te peuvent endoctriner. J’entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement: premièrement la Grecque, comme le veut Quintilien, secondement la Latine, et puis l’Hébraïque pour les Saintes Lettres, et la Chaldaïque et Arabique pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la Grecque, à l’imitation de Platon, quant à la Latine, à Cicéron. Qu’il n’y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t’aidera la Cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t’en donnai quelque goût quand tu étais encore petit, en l’âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d’astronomie saches-en tous les canons. Laisse-moi l’astrologie divinatrice et l’art de Lullius, comme abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes et me les confères avec philosophie.

Et, quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes avec soin ; qu’il n’y ait mer, rivière, ni fontaine, dont tu ne connaisse les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au centre des abîmes, les pierreries de tout Orient et Midi : rien ne te soit inconnu.

Puis, soigneusement pratique les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et Cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toi parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme. Et par quelques heures du jour commence à visiter les saintes lettres, premièrement en grec le Nouveau Testament et Épîtres des Apôtres, et puis en Hébreu le Vieux Testament. Somme, que je voie un abîme de science. […] Mais – parce que, selon le sage Salomon, sapience n’entre point en âme méchante et science sans conscience n’est que ruine de l’âme -, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être à lui adjoint, en sorte que jamais n’en sois désemparé par péché. »

François Rabelais, Pantagruel, 1534.

[1] Robert Musil est un auteur autrichien (1880-1942), célèbre pour ses romans, essais et pièces de théâtre, parmi lesquels figure au premier rang L’homme sans qualités. Pour la citation : « La politique en Autriche », in Essais, éds. Seuil, Paris, 1984, p. 43

[2] Interview donnée par Najat Vallaud-Belkacem au magasine Têtu, en octobre 2012

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